Premières fois

Jeudi 5 juin 4 05 /06 /Juin 05:19

A U     B O R D     D E     L A     M E R

 

 

Comme tous les matins il était là, seul, au bord de la piscine… Elle s’est installée de l’autre côté, juste en face… Elle l’a discrètement et longuement regardé lire… Il s’est levé… Il a plongé… Inlassablement nagé d’un bord à l’autre…

 

- Beau mec, hein ?!… Elle a sursauté… Elle ne l’avait pas entendue arriver… Une femme d’une quarantaine d’années en maillot noir… - Je peux ?… Elle n’a pas attendu la réponse… Elle s’est installée à côté d’elle… - Beau mec, hein ?… - Pas mal… - Super tu veux dire, oui !… Très à ton goût en tout cas on dirait… Ca fait un moment que je t’observe… Tu le quittes pas des yeux… Elle n’a pas protesté… Elle a souri… - Et il se contente pas d’être beau… - Vous le connaissez ?… - Oui… C’est mon mari… Il est sorti de l’eau, lui a fait signe de la main, s’est engouffré dans l’hôtel… - Bon… Je vais le rejoindre… Je sais pas pourquoi, mais je sens qu’il va avoir besoin de moi…

 

Elle est revenue en tout début d’après-midi… - Mais tu passes tes journées là, toi !… Tu vas jamais à la plage ?… - J’ai pas de voiture… - Et tes parents peuvent pas t’emmener ?… - Oh, mes parents !… Il y en a que pour les musées, les expos, tout ça… Ils y sont fourrés du matin au soir… De toute façon ils en ont rien à foutre de moi mes parents… Moins ils me voient et mieux ils se portent… - Tu as quel âge ?… - 20… - Tu pourrais sortir… Te faire des copains… Te trouver un petit ami… Il y a pas besoin de voiture pour ça… - Ils m’ennuient les jeunes… Ils sont complètement idiots… Je préfère encore rester toute seule… - A moins que ce soit les hommes mûrs que tu préfères, dans la force de l’âge ?!…  Non?!… Elle a rougi… Elle a bafouillé… Elle s’est tue…

 

- On t’emmène !… Ils étaient debout devant elle tous les deux… - Hein ?!… Où ça ?… - Au bord de la mer… Ca te changera du bord de la piscine… - Oh non, non !… Je veux pas vous déranger… - Tu nous déranges pas… Puisqu’on te le propose… Allez, en route !…

 

C’était une minuscule petite crique au milieu des rochers… Ils ont déroulé des tapis de plage, planté un parasol et ils se sont déshabillés… Elle d’abord… Complètement… Tranquillement… Puis lui… En lui tournant le dos… Et il s’est allongé, nu, au soleil… On lui a tendu de la crème solaire… - Tu peux faire comme nous, hein, si tu veux !… Il y a jamais personne qui vient ici… Elle a seulement enlevé le haut…

 

- On va se baigner… Tu viens ?… Elle les a suivis… Elle a tâté l’eau du bout du pied… - Bouhhh !… Elle est froide… - Mais non !… Vas-y carrément !… Une fois qu’on est dedans elle est superbonne, tu verras… Elle s’est aventurée jusqu’à mi-mollets… Une vague lui a cinglé les genoux… Elle a battu en retraite avec un petit cri… Nouvelle tentative… Nouveau repli…

 

Quand elle l’a vu s’avancer tranquillement vers elle elle a tout de suite compris… Et elle s’est enfuie en riant vers le parasol… - Non !… Non !… Il l’a presque aussitôt rattrapée, enlevée, emportée vers la mer, jambes battantes, hurlante… - Non !… Non !… Il est entré dans l’eau avec elle … Les vagues lui ont léché les fesses, le dos, la poitrine, la figure… - Je vais boire la tasse… Lâchez-moi !… Lâchez- moi !… Il l’a laissée doucement descendre, glisser contre lui… Contre sa hanche il a été tout dur…   

 

Le lendemain matin, à la piscine, Nadine est venue s’installer, comme la veille, à côté d’elle… Elles l’ont regardé toutes les deux nager… - Tu sais que tu lui as tapé dans l’œil à Félix… Et pas qu’un peu !… Tu entendrais comment il parle de toi… « Elle est adorable… Un amour de petite bonne femme !… Et ce corps qu’elle a !… Un corps de rêve… Vraiment un corps de rêve… » Et pourtant il est difficile, tu sais !… Il y a peu de femmes qui  trouvent grâce à ses yeux… Ben, t’en fais une tête !… Ca te fait pas plaisir ?… - Oh si, si !… - Qu’est-ce qu’il y a ?… T’as peur que je sois jalouse, c’est ça ?… Il y a longtemps que j’en suis plus là… 

 

Et, à la plage, elle a été nue, elle aussi, avec eux… Elle a somnolé, dormi, fait semblant… Il la regardait… Il la regardait et il était dressé tout droit… Nadine a posé la main dessus, l’a enserré… Ca montait… Ca descendait… Il ne la quittait pas, elle, des yeux… Ca a été plus vite… Encore plus vite… Ca a craché… Ils se sont embrassés, levés… Ils ont marché vers la mer… Elle a attendu… Un long moment… Et puis elle les  y a rejoints…

 

- T’as envie de lui ?… - De qui ?… - De Félix, tiens !… De qui tu veux ?… Evidemment que t’as envie de lui… C’est écrit sur ta figure… Lui aussi… Je l’ai jamais vu fou de désir comme ça… Pour personne… Alors vous êtes grands… Vous savez ce qu’il vous reste à faire… - Je l’ai jamais fait… - C’est vrai ?… T’es vierge ?… C’est l’occasion ou jamais alors… Il sera tout tendre, tout attentif à toi, tu verras…

 

- Elle est pas là Nadine ?… - Non… Elle avait deux trois courses à faire… Elle nous rejoindra à la plage…

 

Elle a gardé son maillot… Pas lui… Appuyé sur un coude à côté d’elle, il l’a longuement regardée… - Que tu es belle !… Il a avancé la main, lui a effleuré l’épaule… - Que tu es belle !… Il l’a doucement lissée, s’est approprié un sein, l’a caressé, du bout du pouce, sous le maillot… Elle a fermé les yeux… Il s’est rapproché, allongé, tout dur, contre elle… Il y a eu ses lèvres… Elle s’est abandonnée…

 

- Viens !… Elle s’est levée… Il l’a prise par la main… Il l’a emmenée… Jusqu’à la mer… Ils y sont entrés… Il l’a attirée contre lui… Elle s’y est blottie… Les vagues les ont bercés, épousés… Il y a encore eu ses lèvres… Ses mains… Encore ses lèvres… Encore ses mains… Et puis lui… En elle… Ca l’a soulevée, transportée… Ca l’a mêlée à la mer… Ca les a noués à elle… Ca l’a fait retomber dans son cou… Ca a déferlé en immenses rouleaux éperdus…

 

Quand ils sont revenus, Nadine était là, sous le parasol… Elle leur souriait…        

 

 

 

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Lundi 14 mai 1 14 /05 /Mai 19:40

P R E M I E R     A M O U R  ( 2 )

 

 

- Entrez, docteur, entrez !... Faites pas attention au désordre… Elle a toujours été… C’est le docteur, Hélène !... Oui… Elle voulait aller vous voir là-bas, mais comme je lui ai dit : Ne sois pas stupide, Hélène, enfin !... Le docteur peut très bien se déplacer… Et c’est remboursé en plus… Elle n’a pas fermé l’œil de la nuit… Alors elle allait quand même pas courir jusque là-bas… Oui, parce qu’elle arrête pas de me vomir… Trois jours que ça dure… Ca y fait rien du tout les cachets… - Vous avez mal quelque part ? - Je.. - Mais non elle a mal nulle part justement !… C’est bien ça le problème ! C’est nerveux… Je me tue à le lui répéter… Elle arrête pas de se faire du souci pour tout et pour rien… Si seulement elle voulait prendre un peu sur elle, mais il n’y a jamais eu moyen de la raisonner… Toute petite déjà… Mais redresse-toi, Hélène, enfin !... Tu vois bien que le docteur veut que tu te redresses… Oh, pour ça, sa tension a toujours été très bonne. Toujours. Jamais de problèmes de ce côté-là… Non… Ce sont ces nausées en permanence… ces vomissements à n’en plus finir qui m’inquiètent… - Qu’est-ce que vous avez mangé hier soir ? - Moi, normalement… mais elle rien… Elle a chipoté un yaourt… Et encore !... Parce que j’ai insisté… Ah, elle m’en aura fait voir, vous savez, docteur !... Elle m’en aura fait voir !... Et ça continue… Si encore elle était vraiment malade… Bon… Je me ferais une raison… Je la soignerais… Mais elle a rien du tout… Elle se dégringole avec des bêtises… Comme si c’était sorcier de faire tenir tranquilles une vingtaine de gamins… Ce serait de moi je vous assure qu’ils auraient pas intérêt à bouger… Mais elle, elle sait pas les tenir… Elle les laisse lui monter sur la tête et forcément elle ressasse… Elle n’arrête pas de ressasser… Ce qu’ils lui ont fait… Ce qu’ils vont lui faire… Comment voulez-vous qu’elle s’en sorte ?

 

 

- Allô !?... Ben oui, c’est moi !... Qui veux-tu que ce soit ? Alors, ça va ?... Allô !?... Je t’entends très mal… Est-ce que tu manges mieux ?... Hein ?... Beaucoup mieux ?... Et qu’est-ce qu’ils te donnent ?... Moi aussi… Je dis  moi aussi j’aurais pu t’en faire si tu m’en avais demandé… Mais avec toi il n’y a jamais moyen de savoir… Oui… Dis-moi… Tu sais quoi ?... Eh bien j’avais raison… La petite Fournel est enceinte… Si, si !... Inutile de te dire que les parents sont catastrophés… la mère surtout… elle n’ose plus sortir… Tu verrais tout ce que les gens racontent !... Ca tombe vraiment mal que tu sois pas là en ce moment, je t’assure !... Bon… Mais alors tu rentres quand ?... Comment ça t’en sais rien !?... Ils t’ont rien dit ?... Mais demande-leur au moins !... Comment veux-tu qu’ils te disent si tu leur demandes pas ?... Tu es incroyable par moments, je t’assure !... En tout cas débrouille-toi pour être rentrée le 23… Absolument… Tu sais quelle importance ça a… Tu sais ce qu’on a dit… De toute façon ils vont pas te garder… Pourquoi voudrais-tu qu’ils te gardent ?... Il y a aucune espèce de raison… Parce qu’ils te font quoi là-bas ?... Discuter… Discuter… Comme si il y avait besoin de faire 500 kilomètres pour aller discuter… Et leurs médicaments tu peux très bien les prendre ici… Ici tu as tout pour être heureuse… Le confort… La tranquillité… Tu serais quand même mille fois pour te reposer qu’avec ces demi-cinglés dont on ne sait jamais ce qui va leur passer par la tête… Parce qu’à force tu finirais par le devenir aussi cinglée, oui !...

 

 

- Eh bien, tu manges pas ?... Soi-disant que tu adorais ça là-bas, que tu en ingurgitais de pleines plâtrées… A croire qu’il suffit que ce soit moi qui te prépare quelque chose pour que ça te plaise pas…Pour que tu rechignes… En tout cas une chose est sûre, c’est que ça n’a servi à rien tout ça… C’est même pire qu’avant… Tu ne manges pas… Tu ne dors pas… Tu n’es même plus fichue d’aller faire cours… Tu chiales toute une journée… Ah, joli résultat !... Ils peuvent être contents d’eux !... Et quand je pense que cet imbécile de Boyer n’a rien trouvé de mieux que de vouloir te renvoyer là-bas !... Ca lui a même pas servi de leçon de voir dans quel état tu es revenue… Seulement évidemment, eux, ça les arrange… Dès qu’il s’agit de se remplir les poches tu penses bien qu’ils s’entendent comme larrons en foire… Il y a longtemps que j’ai vu clair dans leur petit manège, moi !… Et s’ils s’imaginent que je vais les laisser me mener en bateau comme ça pendant des mois !… Que je vais attendre après eux… Non… Il va falloir qu’on trouve nous-mêmes de vraies solutions… Que je prenne les choses en mains… Comme d’habitude… Parce que… il faut bien regarder les choses en face… tu es absolument incapable d’exercer correctement ton métier… Dieu sait pourtant les sacrifices que tu m’a coûtés… Tu en seras toujours incapable… Inutile de se raconter des histoires… Et tu vas y laisser la santé en plus… Alors voilà ce que j’ai pensé… Tu sais que la Lili prend sa retraite… Qu’elle a mis sa mercerie en vente… C’est une affaire qui a toujours bien tourné… J’ai décidé de la reprendre… Avec l’héritage de ta grand-mère qui dort à la banque… On travaillera ensemble… Tu m’aideras…J’ai pris rendez-vous avec Duval… On signe demain…

 

 

Toutes les trois elles ont de grandes crises de fou rire… A ne plus pouvoir s’arrêter… Manon est impayable quand elle imite quelqu’un… Tout le monde le dit… Tout le monde voudrait être avec elle… Elles rient…Elles parlent… Beaucoup… Vraiment… Souvent Manon croit encore qu’ils la poursuivent  et elle a envie de se tuer… Ca lui vient d’un coup et ça l’étouffe… Anne pleure tous les jours… Elle ne peut pas s’empêcher… Elles lui tiennent la main sans rien dire… Elle, elle leur a raconté pour Hervé…

 

 

Le soir, quand elles sont paisibles, elles sont bien… Il y a la musique de Manon, sereine, apaisante qu’elle écoute en faisant son grand puzzle… Anne lit dans la lumière, étendue sur son lit… Elle, elle pose l’album devant elle sur la table… Elle tourne les pages… Elle regarde les photos… Elle rêve… Elle relit toutes ses lettres soigneusement rangées à la fin de l’album… Et puis elle retourne ses mots à elle… Longtemps… Les reprend et les reprend encore… Quand elle commence à écrire Anne et Manon ont éteint depuis longtemps… Elle commence : Maman chérie,

 

Par François - Publié dans : Premières fois
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Jeudi 10 mai 4 10 /05 /Mai 05:58

P R E M I E R     A M O U R

 

 

 

- Déjà !… Mais tu as couru, ma parole !…

Il écrit tous les jours. Presque. Chaque matin le soir elle aura sûrement une lettre.

- Ca a été ta journée ?… Pas trop fatiguée ?…

Elle n’est pas sur le bureau. Ni sur la petite table.

- Ils étaient comment les quatrièmes ? Pas trop excités ?

- Comme d’habitude…

Près de la pendule non plus. Ni sur…

- S’ils ne veulent pas travailler de toute façon c’est leur affaire !

Où est-ce que ?… Peut-être sur le frigo… Elle le fait quelquefois…

- Je vais boire un jus d’orange… la craie… je reviens…

- Et ta collègue de Maths, ça s’est arrangé comment son histoire ?

- Sais pas. Elle en parle plus.

- Moi, on m’aurait fait une chose pareille ça se serait pas passé comme ça, je t’assure…

- J’ai pas une lettre ?

- Une ?… Non… C’était hier… Ah, si !.. Oui… Ce matin aussi… Toujours la même écriture… Où j’ai bien pu la mettre ?

Exaspérante… Horripilante… Mains sur les hanches, sourcils froncés, puis à retourner les poches de son tablier, le tiroir de la petite commode, à tout éparpiller sur le buffet…

- Mais où est-ce que ?… Ah, la voilà !… Non… Non… C’est pas ça… Elle a dû rester sur la télé avec le journal… Ah, je savais bien !… Où tu vas ? Travailler ?… Tu les as finies les dictées des troisièmes ? Et les sixièmes, tu en es où ?… On mangera pas trop tard, hein ?… On va manger… Qu’on soit tranquilles après… Qu’on ait toute la soirée pour nous…

 

 

     Quand elle lui écrit… - Mais tu n’as même pas fini ton dessert, écoute, Hélène, tu n’es pas raisonnable… Bon… Bon… Je te le garde pour tout à l’heure pendant le film… Je t’appellerai… - quand elle lui écrit elle sort d’abord sa photo de l’album, de la page où ils seront peut-être un jour tous les deux plus tard si… Elle l’appuie devant elle contre les livres… Puis, elle relit ses lettres… Toutes… L’une après l’autre… Celle de son enfance  - si pudique, si retenue - l’amène toujours au bord des larmes… Celle du métro la fait rire aux éclats… Celle de Rochefort lui donne envie de le protéger… Il est fragile au fond, si fragile, beaucoup plus qu’il ne le croit… Qu’il ne voudrait le reconnaître… Sous les airs qu’ils se donnent les hommes… Elle sourit… Elle pourrait tant pour lui… Elle le voudrait tant… Elle se consacrerait à lui… Elle le saurait si bien… S’il voulait, elle… Ne pas le brusquer… Ne pas l’effaroucher… Elle le fixe longuement. Comme si elle allait pouvoir le lire, le déchiffrer tout entier au mouvement des lèvres, à l’éclair des yeux… Elle n’aime pas cette photo. Pas du tout. Il ne s’y ressemble pas, elle en est sûre, ce n’est pas lui… - Je n’ai que celle-là… a-t-il écrit comme si cela n’avait aucune importance, comme si elle n’avait pas que… Elle est dans l’escalier, légère, silencieuse… La huitième marche grince toujours… Vite, très vite, tout disparaît. Et c’est brusquement comme avant. Exactement. Comme quand… - Qu’est-ce que tu fais ?… Grand trait de crayon rouge rageur dans la marge… - Hein ?… Qu’est-ce que tu fais ?… Penchée par-dessus son épaule…    - Rien… Je… - Tu travailles encore ?… - Oui… Non… Je… - C’est le film… Ca commence… Dépêche-toi !… Tu vas encore rater le début…

 

 

 - On l’a déjà vu !… Si, on l’a déjà vu, je t’assure !… Ca te rappelle rien, là,  ce bâtiment ?… Et lui, qu’est-ce qu’il peut bien faire en ce moment ? Est-ce qu’il est en train de lui écrire ? Ou bien de répondre à une autre annonce ?… Elle ne le supporterait pas… Non, elle ne le supporterait pas… - Ah, tu vois, je savais bien, j’en étais sûre : c’est l’usine où, après, quand il va revenir… Est-ce qu’elle aimera partager ses passions ?… Les minéraux… Les ordinateurs… Elle n’est pas sûre… Il lui montrera… Il lui apprendra… Elle aimera tout pourvu que ce soit avec lui… - T’avoueras qu’ils se foutent du monde… L’année dernière ils l’ont passé… En novembre… En novembre, oui… Ou peut-être en Octobre… Tu te rappelles pas ?… Oui… Plutôt en octobre… Maintenant il faudrait qu’ils se voient… Vraiment… Enfin… Cela changerait tout. Tout. Ne pas le brusquer. Surtout ne pas le brusquer… - Il a vraiment une tête à claques cet acteur, tu trouves pas ?… Il s’appelle comment déjà ?… Où tu vas ?… Te coucher ?… Déjà !?… Attends… Attends… Sur la deux il y a autre chose… Mais si, tu sais bien, on avait tellement ri…

 

 

 Quand elles montent - onze heures déjà !… C’est pas possible !… Je n’ai pas vu passer cette soirée… - elle le retrouve. Enfin. Les mots qu’elle lui écrit. Qu’elle lui dit. Qu’elle modèle, qu’elle sculpte. Lentement. Amoureusement. Qu’elle surveille aussi. Qu’ils n’aillent pas la trahir, se mettre à aller dire autre chose… Ce serait vraiment trop bête s’il allait la voir comme ça, s’imaginer qu’elle cherche à le… alors que c’est à cent mille lieues de ce qu’elle est, de ce qu’elle veut vraiment… Souvent il faut tout recommencer. Les mots ont pris un autre sens, celui qu’elle ne veut pas justement. Sans même qu’elle s’en rende compte. Elle recommence. Deux fois. Trois fois. Autant que nécessaire. Même après quand c’est fini, qu’elle a fermé la lettre, qu’elle l’a postée, elle continue à les interroger. Leur souvenir. Ils prennent toutes sortes de directions imprévues et ses doutes deviennent certitudes. Jusqu’à ce que sa réponse l’apaise… - Tu ne dors pas ?… Tu sais l’heure qu’il est ?… J’ai vu la lumière… Je me suis dit… Tu n’es pas malade au moins ?… Demain matin tu… Tiens, tu as écrit ?… A qui ?… Je te la posterai si tu veux… Ca t’avancera… Donne, mais si, donne !…

 

 

 - Oh, mais c’est une petite cachottière, vous savez !… Vous verrez… Non, non, rien pas un mot… Pas ça… Même à moi, vous vous rendez compte ?!…

Il est assis tout droit, tout au bord du fauteuil, sans bouger… Il regarde au-dessus du buffet. Juste entre les deux tableaux…

- C’est pour ça, vous pensez bien, hier soir au téléphone je n’allais pas laisser passer l’occasion !…

Ce bronze sur la cheminée avec les chandeliers est d’un ridicule achevé. Elle…

- Quatre fois, j’ai pensé, quatre fois qu’ils se voient… Qu’elle invente des prétextes à dormir debout et elle ne l’amène pas… Mettez-vous à ma place !…

Le soleil tombe juste sur ses cheveux… S’il ne remuait pas tant la tête il…

- Eh bien, Hélène, tu rêves ?… Regarde, voyons, le verre de ton ami est vide !… Et puis, vous avouerez, vous êtes quand même mieux ici, non ?… Plus tranquilles pour bavarder… Au lieu de traîner dehors avec le temps qu’il fait… Ou dans un café avec le brouhaha… Vous aimez le café ?… Oui ?… Vraiment ?… Il faut le dire franchement, vous savez… Autrement… Quand j’étais pensionnaire - on avait des correspondants à l’époque - le tout premier dimanche quand je suis allé chez eux : - Tu aimes le moka, ma petite ?… Et moi, poliment : - Oh oui, Madame !… J’ai horreur du moka… Et tous les dimanches j’ai dû avaler mon moka… La petite adore le moka… Jusqu’au jour où… Eh bien, Hélène, mais va faire le café, voyons !… Tu vois bien que ton ami attend !… Elle n’est pas toujours comme ça, vous savez !… Heureusement !… Heureusement qu’elle vous… Il était temps, vous savez, Hervé !… Vous permettez que je vous appelle Hervé ?… Il était grand temps !… Elle a quand même eu 31 ans en septembre… Pas trop fort le café, Hélène, hein !… Elle est tellement indépendante aussi… tout le portrait de son père… Qui ne supportait pas la moindre contrainte… la moindre obligation… Quand on sait où ça l’a mené !… Et pourtant !… Et pourtant !… C’est de l’or qu’il avait dans les mains… De l’or !… Elle vous a parlé de lui ?… Vous savez, Hervé, ce n’est pas pour me plaindre ni me jeter des fleurs - ça n’a jamais été mon genre - mais je n’ai pas eu une vie très drôle, c’est le moins qu’on puisse dire… Et j’en connais beaucoup qui, à ma place, auraient perdu complètement pied… Je vous raconterai, vous verrez !… Et si Hélène aujourd’hui… Tu as oublié le sucre, Hélène !… Vous prenez du sucre, Hervé ?… Il va falloir que nous nous fassions à vos habitudes… A vos petites manies…

Il sourit. Il tourne sa cuiller indéfiniment dans sa tasse. Il sourit.

- Vous l’aimez ?… C’est une toute petite épicerie à côté… Ils le font venir spécialement… Ca se sent, hein ?!

Elle vide sa tasse d’un trait…

- Bon… Bon… C’est pas tout ça, mes enfants…

Elle se lève…

- C’est que j’ai mille choses à faire, moi !… Il faut bien que vous puissiez papoter un peu…

 

 

- Il a dit… Il a dit que tu ne…

Elle lâche la pomme de la douche, elle se…

- Ne sois pas stupide, Hélène !… Je suis ta mère… Tu es ridicule… parfaitement ridicule !…

On ne peut jamais la régler exactement comme on veut. Jamais. C’est toujours trop chaud. Ou trop froid…

- C’était la première fois qu’il restait le soir… Tu ne crois pas que tu aurais quand même pu au moins faire l’effort de te lever et de déjeuner avec lui ?… C’était la moindre des choses, non ?

L’avantage d’avoir les quatrièmes à neuf heures c’est qu’ils ne sont pas encore tout à fait réveillés… L’année prochaine elle ne travaillera que le matin. Sauf le samedi. Si c’est possible…

- J’en étais sûre, remarque, je l’aurais parié !… Je vous ai entendus cette nuit… Je me suis dit : Oh, toi , ma petite, quand tu n’as pas ton compte de sommeil… Et ça n’a pas loupé…

Si Bertrand Barraud pouvait avoir la bonne idée d’être encore absent… Ce serait trop beau… bien trop beau…

- On a déjeuné tous les deux… On a beaucoup parlé… Beaucoup… Il est charmant, si, vraiment charmant, tu sais !… Il faudra acheter de la confiture d’oranges : il adore ça… Tu savais qu’il était allé aux Indes ?… Il m’a raconté des choses passionnantes sur les castes et la religion là-bas… Qu’on n’irait pas imaginer… On se demande où ils vont chercher tout ça. Vraiment. On l’écouterait pendant des heures, tu sais !… Sans se lasser…

Quand elle aura un vrai chez elle il faudra que…

- Tu vas rester longtemps là-dessous ?… Tu vas avoir la peau toute… Non, c’est vrai, je commence à être rassurée… moins inquiète, disons… Tu veux la serviette ?… Jamais je n’aurais pensé que tu… Tu sais ce que j’ai pensé ?… S’il venait avec nous à Belle-Ile cet été ?… Il sera en Vacances le 12… Il nous rejoindrait là-bas… Moi, je prendrais la chambre verte… Pour une fois je n’en mourrai pas… Je lui en ai touché un mot… Il est tout à fait… Tu vas mettre cette robe-là ?… Non… Non… Pour rien… Comme ça… Ca n’a pas l’air de t’emballer, dis donc, mon idée, on peut pas dire… C’est vrai que je devrais être habituée depuis le temps… Il suffit que je veuille te faire plaisir pour que ça tombe à côté… C’est plus fort que toi… Tu ne peux pas t’empêcher de prendre le contre-pied de tout… A l’avenir je… Oh, mets ce que tu veux !… Tu es assez grande pour t’habiller toute seule, non ?… Alors comme ça tu ne veux pas qu’il vienne à Belle-Ile avec nous ?… Comment tu n’as pas dit ça ?… Ca, c’est la meilleure alors !… Est-ce que t’as vu la tête que tu fais ?… Ca fait un quart d’heure que tu ne desserres pas les dents… Ca fait un quart d’heure que je me tue à t’expliquer que… et toi, tu as le culot de venir me soutenir que tu… Eh ben alors !… Eh ben alors !… Je ne vois pas pourquoi tu fais tant d’histoires… On lui dit de venir un point c’est tout… Il faut toujours que tu compliques tout, ma pauvre Hélène, alors que ça pourrait être si simple… La bleue… mais oui, bien sûr, mets la bleue…

 

 

- Et Hervé ?… Mais réponds, Hélène, à la fin !… C’est agaçant !… Hein ?… Où est Hervé ?… Comment ça, c’est fini ?… Qu’est-ce que tu me chantes là ?… Ca ne finit  pas comme ça du jour au lendemain sans raison… Ca n’existe pas… Qu’est-ce qui s’est passé ?… Comment ça rien ?… Il s’est forcément passé quelque chose, Hélène, enfin, voyons !… Réfléchis !… Ne raconte pas n’importe quoi !… Vous vous êtes disputés ?… Et ne chiale pas comme ça !… A quoi ça t’avance ?… Il y a sûrement une solution… Tu as bien dit quelque chose… ou fait quelque chose… je sais pas, moi !… Essaie de te rappeler… Comment ça t’en sais rien ?… Mais enfin, Hélène, Hervé n’est pas quelqu’un à disparaître comme ça sans explications… Je vais l’appeler moi-même… Je veux en avoir le cœur net… Il faudra bien qu’il me… Mais enfin, Hélène, c’est le seul moyen de savoir et ce n’est sûrement pas en restant les deux bras croisés sur ta chaise que tu vas pouvoir… Hervé est quelqu’un qui… Hervé… pas quelqu’un pour toi ?… Laisse-moi rire !… Non, mais où est-ce que tu es encore allée me chercher ça ?… Pas quelqu’un pour toi !… Qu’est-ce que c’est quelqu’un pour toi ?… Hein ?… Est-ce que tu peux seulement me le dire ?… Comme si tu pouvais encore te permettre de faire la fine bouche !… Comme si maintenant tu pouvais espérer… Mais remets les pieds sur terre, Hélène, enfin !… Où vas-tu pêcher toutes ces idées ?… Qui c’est qui t’a mis tout ça dans la tête ?… Hein ?… Et ne me dis pas que c’est toi qui… Mais c’est qu’elle en est bien capable !… Mais c’est qu’elle va avoir… Regarde-moi, Hélène !… Regarde-moi !… C’est toi qui… Ne dis pas le contraire !… Ma pauvre Hélène !… Non… Tu… Non… Il vaut mieux que j’en prenne mon parti… Une bonne fois pour toutes… Tu n’es pas faite pour ça… un point c’est tout… Tu es bien trop indépendante… bien trop préoccupée de toi-même, de ta petite personne pour savoir un jour te dévouer vraiment à un homme… Il faut se faire une raison… Quoi qu’il en coûte… On ne te changera plus… Et qui d’autre qu’une mère saurait, aurait la patience de te…

 

 

Le commutateur a heurté deux fois - très légèrement - la cloison. Elle a dû éteindre. Sûrement. Sûrement elle a éteint. Elle ne bouge pas. Elle écoute. Longtemps. Oui, elle doit dormir. Elle dort…

Alors elle déplie le journal - lentement - avec mille précautions pour que les pages n’en craquent pas. Tout à l’heure sur le banc du square elle en a marqué deux d’une croix - très vite - pour ne pas être en retard…

Pendant le film à la télé elle a longtemps hésité… - A quoi tu penses ?… Tu n’es pas avec moi - elle a failli renoncer, remettre à plus tard et puis elle s’est brusquement décidée. Ce sera le deuxième…

Ciseaux qui mordent le papier. L’arrachent à la foule délaissée des inconnus. Elle sourit, relit ces quelques mots qui sont déjà les siens. Avec tendresse. L’album. Point de colle. Elle s’applique. Comme quand, petite fille, elle collectionnait les images de chocolat. Elle sourit. Dans sa première lettre il faudra qu’elle lui dise que…

La porte… Trop tard…

Par François - Publié dans : Premières fois
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Jeudi 23 novembre 4 23 /11 /Nov 18:42

L A     P R E M I E R E     F O I S     D E     P I E R R E

 

 

Je l’ai tout de suite détestée… Dès le premier regard… J’ai cru la détester… - Qu’est-ce que c’est que ça, là, sur le palier ?… - Hein ?!… Mais c’est notre nouvelle voisine !… Ce matin ils sont arrivés… Lui, il est représentant… Il rentrera que le week end… Et elle je sais pas trop… Elle fait rien j’ai l’impression…

 

 

Elles ont tout de suite sympathisé toutes les deux… Elles se prêtaient, s’empruntaient, se rapportaient constamment toutes sortes de choses… - Entre femmes seules !… Enfin presque… Elles se voyaient tous les jours… Quand je rentrais de la fac elle était là… Systématiquement là… Toujours là… - Tu dîneras bien avec nous ?… Et elle restait… Je la détestais… Je détestais sa quarantaine épanouie, ses corsages gonflés, ses maquillages provocants… Tout… - Elle gagne à être connue, je t’assure !… - Tu parles !… - Fais un effort au moins !… - Je fais que ça… J’arrête pas…

 

 

Le week end elle le consacrait tout entier à son mari… Et j’avais enfin ma mère pour moi tout seul… - Non, mais franchement qu’est-ce qu’elle peut bien lui trouver ?… A ton avis ?… - J’en sais rien et je m’en fous… - Il a rien pour lui ce type… Rien du tout… Le soir, de l’autre côté, juste derrière, à la tête de mon lit, le sommier grinçait, s’emballait… Il soufflait fort et – presque aussitôt après – ses ronflements ébranlaient la cloison…

 

 

Le lundi elles se retrouvaient toutes les deux… Avec gourmandise… Avec délectation… Elles partaient faire des courses, allaient au cinéma, passaient ensemble tout le temps qu’elles pouvaient… - On a pris notre petite vitesse de croisière finalement toutes les deux, hein ?… Dommage que…

 

 

Et puis, une nuit, en pleine semaine, je fus réveillé par des plaintes sourdes, des gémissements haletés de l’autre côté tout près… le temps de réaliser et son plaisir avait pris son envol… Plein et intense… Toute la nuit… Et toute la nuit je les ai accompagnés, submergé de honte et de volupté… Il ne l’a quittée qu’au petit matin… Je l’ai regardé s’éloigner, à grands pas, vers le boulevard Voltaire… Un immense type à la démarche d’araignée… A peine plus âgé que moi…

 

 

Et je me suis aussitôt montré délibérément, obstinément, odieux avec elle. En mutisme farouche. En réflexions cinglantes, offensantes… - Mais enfin !… Qu’est-ce qui te prend ?… Qu’est-ce qu’elle t’a fait colette ?… Tu as vu comment tu lui parles ?… - Laisse !… Laisse !… Ca lui passera…

 

 

Il revenait souvent le type. Deux fois, trois fois par semaine… Et il nous épuisait chaque fois de plaisir… Et je saisissais toutes les occasions qui se présentaient pour donner libre cours à ma hargne… - Ca suffit, Pierre !… Ca suffit !… Excuse-toi !… Excuse-le !… Il est d’une muflerie… Je sais pas ce qu’il a en ce moment… - Ce qu’il lui faudrait c’est une petite amie… A son âge… Je haussais furieusement les épaules… Je la haïssais !… Elle s’en fichait… Elle se mettait hors d’atteinte… Bien au-delà de tout ça… Plus je me montrais abject avec elle plus elle en rajoutait dans la superbe indifférence… Ca me mettait dans des rages folles… - Elle t’aime bien, tu sais, Colette… sans arrêt elle me le dit… - Oui, eh ben pas moi !…

 

 

Un matin le téléphone a sonné… C’était tante Hélène… Oncle Olivier était au plus mal… - Il faut absolument que j’y monte… Je te laisse… Tu verras avec Colette pour les repas… Et tâche d’être un minimum correct avec elle…

 

 

Le soir on a dîné en tête à tête tous les deux… Je mastiquais sans un mot comme un furieux… - Eh ben dis donc, c’est gai !… Pourquoi tu me fais la gueule comme ça depuis un mois ?… C’est à cause de Jacky ?… Tu es jaloux ?… Tu voudrais être à sa place, c’est ça ?… - Hein ?!… Non, mais ça va pas ?!… Sûrement pas, alors là !… - Eh ben viens si c’est ça que tu veux… Je te laisse la porte ouverte… Je peux pas mieux dire… Et elle est partie… Je suis resté stupéfait… Et perplexe… Elle était sérieuse ou elle se fichait de moi ?…

 

 

J’ai hésité toute la nuit… Y aller ?… Pour qu’elle me flanque dehors dans un grand éclat de rire… Ne pas y aller ?… Et passer pour quoi ?… Incapable de me décider, je me tournais et retournais dans mon lit, je tendais l’oreille… A côté tout était parfaitement silencieux…

 

 

Au matin j’ai enfin trouvé un compromis… J’allais lui apporter son petit déjeuner au lit et je verrais bien… J’ai préparé un plateau pour deux avec des toasts, le café au lait, la confiture, le jus d’orange… Le grand jeu…

 

 

La porte était effectivement ouverte… Celle de la chambre aussi… Elle dormait… Ou elle faisait semblant… J’ai posé le plateau… Je me suis approché… Dans la lumière chaude qui filtrait à travers les volets les cheveux étaient répandus sur l’oreiller, les épaules nues… J’ai regardé et puis… j’ai doucement – tout doucement – soulevé drap et couvertures… J’ai découvert les seins aux larges aréoles claires, aux pointes semi dressées… Je me suis penché tout près, j’ai posé mes lèvres… Deux mains sont venues dans mes cheveux, les ont caressés… Je les ai pressés ces seins, écrasés, enfoncés, mordus… - Doucement !… Doucement !… Tu me fais mal… J’ai tâtonné en bas… Avec impatience… Avec frénésie… Avec maladresse… Elle m’a aidé, guidé et j’ai libéré, à grands coups de reins, toute la violence, toute la rancœur que j’avais accumulées contre elle… - Là… Là… Tu avais tellement envie ?… Tu étais si malheureux ?… Et elle m’a longuement caressé… Le dos… Les reins… Les fesses…

 

 

Et on a recommencé… Plus tranquille… Plus calme… Pendant trois jours on n’est pratiquement pas sortis du lit…

 

 

- Eh ben dis donc, c’est une véritable métamorphose… Qu’est-ce que tu lui as fait ?… - Oh, on a beaucoup parlé, beaucoup discuté tous les deux… Hein, Pierre ?…

Par François - Publié dans : Premières fois
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Vendredi 3 novembre 5 03 /11 /Nov 22:48

L A     P R E M I E R E     F O I S     D’A L E X

 

 

 

A quatre ans je suis tombé éperdument amoureux de Tina Modotti. De sa photo – son visage en gros plan, Hollywood, 1919 – encadrée, suspendue toute seule sur le grand mur blanc au-dessus du bureau de mon père… - C’est qui la dame ?… - C’est compliqué… Elle te plaît ?… Si elle me plaisait ?… Assis par terre, à ses pieds, je restais plongé des après-midi entières dans ses yeux… - Elle viendra nous voir un jour ?… Il souriait… - Je crois pas, non…

 

 

A force de la fixer, là, sous son chapeau bizarre, quelquefois ses lèvres semblaient vouloir s’entrouvrir pour me dire quelque chose, me confier un secret… C’était quoi ce secret ?… - Si c’est un secret, c’est un secret… Il a reposé son stylo… - Elle te le dira peut-être un jour si tu sais attendre… Et j’ai attendu…

 

 

A six ans, quand il est mort, qu’on m’a demandé ce que je voulais à lui, de lui, pour le garder toujours je n’ai pas hésité une seule seconde… Et on l’a installée dans ma chambre juste en face de mon lit… Pour moi tout seul… Elle est devenue ma confidente… Je lui disais tout… Chaque soir, en rentrant de l’école, je m’installais face à elle et je lui racontais ma journée… Mes joies… Mes doutes… Mes chagrins… Mes désespoirs… Elle m’écoutait… Sans jamais se lasser… Avec bienveillance… Elle ne me jugeait pas… Elle ne me grondait pas…

 

 

Plus tard mes premiers élans amoureux elle les a compris, mes premières déceptions elle les a consolées… Au fil du temps il s’était tissé entre nous quelque chose hors de tout que personne ne pouvait comprendre… Que je n’essayais pas d’expliquer… Quand un camarade en visite m’interrogeait… - C’est qui là-haut ?… je prenais l’air mystérieux, lointain, de celui qui sait, mais qui ne peut rien dire… Il n’insistait pas… Nous étions seuls – elle et moi – à pouvoir savoir notre passion partagée…

 

 

Le bureau de papa était resté en l’état… Exactement comme au jour de sa mort… J’y allais quand j’avais besoin d’un livre, d’un dictionnaire, d’un document quelconque… Au début je m’en emparais très vite et je m’enfuyais… Et puis, peu à peu, j’y ai passé de plus en plus de temps… J’ai progressivement apprivoisé son fauteuil, ses tiroirs, ses rayonnages que j’ai explorés méthodiquement…

 

 

Et puis un jour… C’était un grand album pas très gros, à la couverture lie-de-vin, qui s’intitulait tout simplement : « Edward Weston » en lettres dorées… Je l’ai feuilleté machinalement… Et refermé d’un seul coup le cœur affolé… Non… Sûrement j’avais rêvé… Ce n’était pas possible… Réfugié dans ma chambre, je l’ai interrogée… - C’est toi ?… Est-ce que c’est toi ?.. Elle n’a pas répondu… Elle s’est contentée de sourire…

 

 

J’y suis retourné le lendemain… Il fallait que j’en aie le cœur net… Et oui… Oui… C’était elle… Tina sur l’azotea, 1923… Allongée toute nue, à même un dallage blanc, endormie, une main sous l’omoplate… Il y en avait d’autres : Nu, Tina, 1924. Sur une couverture effrangée, de face, une jambe légèrement repliée… Nu, Tina, 1924 : sur la même couverture, mais à genoux, légèrement de côté, les fesses offertes…

 

 

Dans la chambre je lui ai agité le livre sous le nez… - Qu’est-ce que c’est que ça ?… Tu peux m’expliquer ?…Ah, tu t’en étais pas vantée, hein ?!… Elle n’a pas baissé les yeux, mais son sourire s’est fait extraordinairement lumineux… Et d’un seul coup j’ai compris : le secret !… On y était le secret… En plein cœur… C’était ça… C’était donc ça !… Et je me suis déshabillé… C’est elle qui l’a demandé… Tout nu, moi aussi… Elle m’a regardé faire sans un mot…

 

 

Et puis je me suis assis à ma table sous son portait, j’ai ouvert le livre et je suis allé de l’un à l’autre… de son portrait aux photos… des photos au portrait… Sans arrêt… Longtemps… C’est venu tout seul… Sans toucher… Sans rien faire… Un premier plaisir… Ample…Profond… Elle a regardé jusqu’au bout… Dans ses yeux il y avait quelque chose qui avait l’air content…

 

 

Et on a été noués pour toujours… Indissolublement… Je me suis mis obstinément en quête d’elle… Partout et tout le temps…Tout ce que j’ai pu trouver comme photos, livres, documents, je m’en suis emparé… Quelquefois à prix d’or… Pas un, je crois, qui m’ait échappé… Je sais tout d’elle… D’elle et de ce qui a fait sa vie… Elle m’aura accompagné tout au long de mon existence… Sans jamais me faire défaut… Et si elle reste éternellement jeune et belle, si elle continue à vivre, à séduire, à êtredésirée, c’est aussi – surtout ? – à moi qu’elle le doit…

Par François - Publié dans : Premières fois
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