Scènes de la vie de province

Jeudi 19 juillet 4 19 /07 /Juil 06:41

C O M M E R A G E S

 

 

 

- Sept heures et demi !… A sept heures et demi elle est encore rentrée, l’autre !… Presque moins vingt-cinq… Maintenant c’est tous les soirs… Faut quand même pas une heure et demi pour revenir de là-bas !… Il y a quelque chose là-dessous, ça c’est sûr… Il ne lui dira pas le contraire… Il ne lui dira rien, évidemment !… Il ne dit jamais rien… Tu m’agaces !… Ce que tu peux m’agacer… Va chercher du bois, tiens !…

 

 

- Tout le monde le dit… Tout le monde… Les gens savent bien… Une drôle de voisine qu’on vous a dégottée là, Madame Dugret, vous pouvez le dire… Pas bien intéressante… Qu’on a tout de suite vu qu’elle était pas comme nous… Une femme qui dit bonjour aux gens qu’on fréquente pas… Et fière avec ça… Que pourtant personne sait seulement d’où elle sort… Qu’il paraît… qu’il paraît qu’il y a de bonnes raisons pour ça, qu’elle y a tout intérêt parce que là où elle était avant il fallait voir ça elle… Est-ce que tu m’écoutes seulement ?… Si ça t’est complètement égal ce que je dis ce n’est vraiment pas la peine que je me fatigue… Tu crois que c’est drôle pour moi de t’avoir toute la journée planté là comme une bûche à jamais desserrer les dents ?…

 

 

- Et pourtant elle est toujours toute seule… Et elle arrive du même côté, ça c’est sûr… On le verrait… Je le verrais… Mais c’est tout ce temps qu’elle passe au garage avant de monter… Qu’est-ce qu’elle peut bien fabriquer là-dedans, tu peux me dire ?…

 

 

- Vexée, non, mais j’étais vexée, tu peux pas savoir !… Devant les deux autres en plus, la Lili et la Suzanne qui étaient encore là - comme toujours - à papoter… Comment ?… elle m’a dit… Comment ?… Vous êtes sa plus proche voisine et vous êtes au courant de rien ?… Si on peut pas compter sur vous, sur qui alors, je vous le demande… Oh, mais je l’ai pas loupée, fais-moi confiance !… Et mon ticket, madame Vermant ?… Vous me donnez pas un ticket pour mon linge ?… Et après vous irez encore raconter partout que les clients les perdent…

 

 

- Parce que je suppose que ce n’est plus maintenant, à ton âge, que tu vas te mettre à jardiner après avoir tout laissé à l’abandon pendant des années… Que j’en avais honte… Honte… Sans parler de tout ce qu’on a pu raconter derrière notre dos… Alors tu pourrais au moins, depuis le temps, me démolir cet espèce de cabanon qui ne servira jamais à rien ni à personne, qui me gâche le paysage et qui me bouche la vue… Et en profiter tant que tu y es – si ce n’est pas trop te demander – pour me couper la haie parce que j’en ai plus qu’assez de passer ma vie dans l’obscurité et dans l’humidité… Mais je ne me fais pas d’illusions : une fois de plus… une fois de plus il faudra que je finisse par me résoudre à aller demander à Ernest parce que toi…

 

 

- T’as vu ?… Non, mais t’as vu ?… Il faut qu’elle vienne nous mettre ses petites culottes à sécher sous le nez maintenant !… Elle a tout l’espace qu’elle veut derrière, tout le jardin et encore le bout de pré là-bas… Eh bien non !… Il faut justement qu’elle vienne choisir le seul endroit où elle est sûre que ça va nous embêter… Elle le fait exprès… Je te dis qu’elle le fait exprès… Et… Non, mais comment est-ce qu’on peut oser se mettre des trucs pareils sur le derrière, tu peux me dire ?… Il y a vraiment des femmes qui se respectent pas… Mais enfin il y a longtemps qu’on a compris à qui on avait affaire…

 

 

- Oui… Eh bien Madame Gimbert elle pense comme moi. Exactement comme moi : il y aurait une histoire d’hommes là-dessous que ça n’étonnerait personne… Déjà au début quand elle habitait là-bas, de l’autre côté, tout le monde se demandait s’il y avait pas quelque chose avec le fils Marchant… Probable d’ailleurs et nous, dans notre coin, on n’en a jamais rien su parce que toi évidemment à part tes mots croisés et ton journal… On se demande ce que tu peux bien aller fabriquer en ville toute la journée si tu n’es même fichu d’être au courant de ce qui se passe…

 

 

- Des heures… Des heures qu’elle y passe dans sa salle de bains à se pomponner… Et tout ça pourquoi, tu peux me le dire ?… Faut vraiment avoir rien d’autre à faire… En tout cas t’avoueras qu’elle pourrait quand même tirer le rideau jusqu’au bout, non ?… Dans la tenue où elle se promène !… Il pourrait passer des enfants sur le chemin derrière… Ou n’importe qui…

 

 

- Elle me nargue… Je t’assure qu’elle me nargue… Parce que… j’étais près du grillage en train d’essayer de regarder ce qu’elle pouvait bien être en train de fabriquer… Je l’avais pas vue de l’autre côté derrière ses troënes… Elle n’avait rien à faire là… Rien du tout… Et même pas un bonjour… Elle m’a toisée comme ça - Oh, mais c’est pas moi qu’allais baisser les yeux ! - et elle est partie en marmonnant : - Vieille commère !… Trois fois… Je t’en ficherais, moi, des vieilles commères… Non, mais elle s’est bien regardée ?… Pour qui elle se prend ?… Une femme que tout le monde sait à quoi s’en tenir sur son compte… Et qu’est même pas née ici en plus !…

 

 

- Ah, ah, cette fois !… Tu me diras pas… Ah, ah, cette fois… Tu sais pas qui j’ai rencontré ?… Devine !… La vieille madame Rimeix… - Ca va ?… - Ca va… - Vous savez pas quoi ?… Entre nous elle m’a dit… Que ça reste entre nous, hein, madame Dugret !… - Oh, vous me connaissez, madame Rimeix , vous me connaissez… S’il y en a une ici qui sait tenir sa langue… Tout le monde peut pas en dire autant… Il y avait justement la Yolande qui passait… - Oui… Entre nous… Quelqu’un les a vus… Je peux pas vous dire qui - vous me comprendrez - mais enfin c’est quelqu’un… pas n’importe qui… Dans sa voiture à elle… Avec le Bernard de la Grenache là-haut tout marié qu’il est… Si c’est pas malheureux… Avec trois enfants et une femme qui se doute de rien…

 

 

- Qu’est-ce que c’est que ces histoires ?… Qui c’est qui t’a raconté ça ?… Et toi, tu l’as cru… Evidemment tu l’as cru !… Toi, dès qu’il s’agit de la défendre tu es prêt à gober n’importe quoi… Tu parles… Laisse-moi rire !… Elle sait plus quoi inventer… Elle est acculée, oui… Voilà la vérité…

 

 

- Et puis même… Et puis même si c’est vrai que c’est pas vrai - peut-être elle a dit madame Gimbert… peut-être… - je vois vraiment pas ce que ça change… Il n’y a pas de fumée sans feu, tu le sais très bien, et d’ailleurs qui a bu boira c’est bien connu et… Qu’est-ce que ?… Ah, c’est vous, facteur !… - Eh bien, madame Dugret, on parle toute seule ?...

 

 

 

 

Par François - Publié dans : Scènes de la vie de province
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Jeudi 28 juin 4 28 /06 /Juin 09:45

L A     L U B I E  ( 3 )

 

 

 

Il est comme d’habitude… Exactement… Il ne la regarde même pas… Soulagée… Immensément… Rien n’a eu lieu… Rien… Il commente des épreuves : celles d’Annelise, de Marine… Vous voyez… vous voyez comment ça aurait pu être bien meilleur ?… Indulgent… Parce que leurs clichés sont d’une pauvreté, d’une nullité affligeantes… Ou diplomate… Ca ne fait rien : elles sont contentes… Elles le boivent bouche bée… Elles sont toujours ravies quand on se penche sur elles, quand elles occupent le devant de la scène…

 

 

Quand c’est fini elles se précipitent, elles l’entourent, glapissantes, frétillantes…

- Viviane !

Elle n’entend pas… Elle n’entendra pas…

- Viviane !

Leurs voix meurent l’une après l’autre… Le silence… Et tous les regards dans son dos…

- Viviane !

En quelques bonds il est devant elle…

- Je suis sans voiture… Vous me déposez ?

- Non… Non… Je ne peux pas… C’est impossible… je suis horriblement pressée… Je…

- Mais c’est sur votre route… Vous passez devant chez moi…

- Non… Pas aujourd’hui… Il faut que je…

 

 

- Allez-y !… Il n’y a rien à droite… Vous abusez du 35, vous savez !… Ca devient un jouet pour vous… Certes c’est un moyen de se donner l’illusion de faire entrer toute la réalité extérieure dans l’objectif, mais elle est tellement déformée que… Attention !… Le feu !… C’était juste, dis donc !… Tu conduis toujours comme ça ?… C’est là… Là… Juste après la pharmacie… T’as une place…

Le moteur tourne… Elle regarde droit devant elle, les mains crispées sur le volant… Il sourit…

- Alors ?

Et sa main se pose sur sa cuisse… Non… Non… Elle croit bien qu’elle l’a dit… Elle l’a sûrement dit… Non… Elle voudrait le dire… Elle est sûre qu’elle le voudrait… Et elle se regarde le laisser faire… Ses mains s’infiltrent, s’insinuent, entreprennent…

- Pas ici !… Je vous en prie… Pas ici !…

 

 

Il y a des livres partout… Des tas de photos… Et une grande vitrine pleine d’insignes… Ses mains sont hâtives et son désir pressant… Sur le lit elle est heureuse brusquement, si heureuse dans son cou… Il reprend souffle contre elle, sa main posée, légère, sur son sein…

- Je savais… Je savais bien, tu sais… Du premier jour - quand je t’ai vue - je t’ai voulue… Je t’imaginais sous tes robes… Je te devinais sous tes pulls…

Il lisse son sexe, en ourle et houle les rebords…

- Je te voulais… J’en étais sûr, tellement sûr que tu serais à moi, que tu serais…

- Il faut que je rentre… Si, si, je vous assure… Je dois rentrer… Non, c’est vrai… Laissez-moi !… S’il vous plaît, laisse-moi partir !…

 

 

- C’était bien ?

- C’était bien, oui… La petite Frazier fait des progrès étonnants… Elle nous a sorti toute une série de feuillages… De toute beauté vraiment, je t’assure… Elle a épaté tout le monde…

 

 

- Ah non, maman, ah non, écoute !… Tu vas pas recommencer avec ça, je t’en prie… C’est vraiment pas le jour, je t’assure…

- N’empêche… N’empêche que Guillaume…

- Quoi, Guillaume ?… Guillaume est comme les autres… Guillaume ne pense qu’à lui… Guillaume est un égoïste qui…

- Bon… Qu’est-ce qui s’est passé ?… Raconte…

- Mais rien… Rien du tout enfin !… Qu’est-ce que tu veux qui se soit passé ?

- Il te trompe…

- Mais non, maman !… Jamais de la vie… Qu’est-ce que tu vas chercher ?…

- Je ne sais pas… A voir la tête que tu fais !

- Mais non !… Mais on peut pas dire qu’il fasse beaucoup d’efforts… Il y a des moments où je me demande si j’existe vraiment à ses yeux… Si j’ai seulement jamais existé à ses yeux…

 

 

- J’aime tes yeux… J’aime tes yeux quand tu es comme ça… Tu es belle de désir, tu sais !… Un jour je ferai des photos de tes yeux… Rien que tes yeux de désir… Tu es tellement toute entière désir que…

- Mais non, mais non !… C’est toi qui me vois comme ça… Je suis une grande sentimentale au fond, tu sais… C’est vrai… C’est normal aussi… C’est parce que…

- La vérité, c’est que tes désirs te font tellement peur que tu es obligée d’aller les cacher très loin derrière tout le reste…

- Que tu es bête !…

Par François - Publié dans : Scènes de la vie de province
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Lundi 18 juin 1 18 /06 /Juin 07:09

Ou la métamorphose collective, en toute bonne conscience, d'une victime en coupable...

S O R T I E

 

 

 

- C’est pas vrai qu’ils ont embarqué Rossero ?… 

- Si !… Rossero… Mangin aussi… Et puis Flamire… Il y en aura d’autres il paraît… Beaucoup d’autres… Tout un remue-ménage ça fait… On parle plus que de ça…

- C’est Mangin qui ramenait la drogue ?

- C’est pas la drogue, non !… Pas cette fois-ci… Non… Il paraît qu’ils auraient coincé une fille toute une bande dans les hangars là-bas… là où Fardon avait son dépôt avant… Qu’ils l’ont entraînée de force et qu’ils l’ont obligée à… vous voyez ce que je veux dire…

- Rossero !… Et Flamire !… C’est pas possible… Non, c’est pas possible… Et c’est qui la fille ?

- Une petite Chrystelle Le Cloëdec… ou Le Claëdec… Quelque chose comme ça…

- Connais pas…

- Moi non plus… Ca me dit rien…

- Le Cloëdec… Ah, mais si, si !… Ca doit être sur le plateau là-haut… Si, ça doit être ça… Ils viennent de Quimper ou quelque part par là… Un grand type pas causant… Un moment il parlait de se lancer dans l’immobilier… Ou les assurances… Oui, ça doit être ça…

 

 

- Comme quoi… Comme quoi il y a quand même une justice… On en parlait justement hier soir… On disait : Vous allez voir que demain ils seront tous dans le journal sauf lui… Ils vont bien encore trouver moyen d’arranger ça et de noyer le poisson… Comme à chaque fois… Eh bien non !… Ils ont eu beau faire, se démener comme de beaux diables - et que je te téléphone à droite et que je te téléphone à gauche et que je te sors la voiture à onze heures du soir - eh bien relations ou pas leur Florian il a quand même bien fallu qu’il soit dans le journal avec les autres… Ah, sûr que ça doit leur faire drôle de se voir comme ça à côté des Frémont et des Mangin… Ils feront peut-être un peu moins leurs fiers maintenant…

 

 

- Qu’est-ce que tu me chantes là ?… Mais bien sûr qu’on va la gagner cette finale… Tu les as vus les autres en face ?… C’est des gonzesses !... Et mon muscadet, Marcel, il arrive ou quoi ?… Comme dans du beurre ça va rentrer… Comme dans du beurre…

- Riri, lui, il dit que…

- Riri… Riri… C’est chaque fois pareil Riri… Il nous annonce les pires catastrophes et il nous gagne ça les doigts dans le nez… Non… Trente pions on va leur mettre, tu vas voir…

- Sans Flamire et Rossero…

- Mais ils seront revenus, tu parles !… Ils seront revenus !… T’imagines quand même pas qu’ils vont les garder…

- Pourtant les avocats…

- Les avocats… Evidemment les avocats… Pas fous les avocats… Ils y passent tous les jours, ils les baratinent cinq minutes et ils ramassent le pactole à chaque fois… Alors faut pas compter que ce soit eux qui lèvent le petit doigt pour les faire sortir… C’est comme ça les avocats… Ca sait faire que calculer… Essaie de divorcer pour voir… Mais les juges ils les connaissent les avocats, tous leurs petits manèges… Ils se laissent pas prendre… Tu verras… Tu verras ce que je te dis… Dans huit jours ils sont là…

 

 

- J’y suis passée hier… Elle est catastrophée… Complètement effondrée… C’est épouvantable pour une mère une histoire pareille… Quand je suis arrivée elle lui écrivait… Elle passe son temps à pleurer… Et à lui écrire… Des lettres interminables… Ca la rend folle de le savoir là-bas… Elle ne pense plus qu’à ça… Elle n’en dort plus… Et elle veut savoir ce que les gens racontent… Vous le savez aussi bien que moi ce que les gens racontent… Les gens sont les gens… Et dès qu’une tuile dégringole ils préfèrent que ce soit sur le voisin que sur eux… C’est normal… On peut pas leur en vouloir… Et ils parlent les gens… Ils ne s’en privent pas… Qu’est-ce que vous voulez y faire ?…

 

 

- Tout ça - toute cette histoire - il faut que quelqu’un le dise - que quelqu’un ose le dire puisque c’est ce que tout le monde pense - ça commence vraiment à bien faire maintenant… Ca empoisonne tout ici… Tout… Et il serait grand temps, dans l’intérêt de tout le monde, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes… Et qu’on passe à autre chose… Parce que… ils ont fait une connerie… bon, c’est vrai, ils ont fait une connerie… Personne n’a jamais dit le contraire… Moi le premier… Mais enfin c’est vrai aussi qu’il faut regarder les choses telles qu’elles sont… C’est quand même rare que tous les torts soient du même côté… Ca s’est jamais vu… Nulle part… Personne n’est jamais tout blanc… Ni tout noir… Alors qu’ils l’aient forcée on veut bien le croire puisque elle le dit… Mais enfin c’est peut-être pas aussi simple que ça en a l’air… C’est vraiment le genre de trucs où pour savoir ce qui s’est vraiment passé… Parce que je voudrais bien qu’on m’explique, que quelqu’un m’explique - si il peut - comment des gamins que tout le monde connaît depuis qu’ils sont hauts comme ça, à qui on n’a jamais rien eu de sérieux à reprocher, qui fréquentent tous - ou presque - des filles de leur âge, eh bien comment ces gamins-là ont pu, comme ça, sans raison, tous ensemble… Il faut bien qu’il y ait une explication…

 

 

- On se force un peu, les gars !… Ca manque de nerf aujourd’hui… Tu m’entends, Capelli ?… T’es pas en promenade !… Qui tu veux que j’y mette, tu peux me dire ?…Qui ?… Je peux faire remonter Fanon et rentrer Blagnier à la rigueur… Mais derrière ?… Martou ?… Ca fait six mois qu’il a pas joué… Il peut pas faire cent mètres sans cracher ses poumons… Pratier ?… Il fait plus la différence entre un ballon de rugby et un ballon de rouge… Eh ben Ricoeur !… Qu’est-ce tu fous ?… Elle a bon dos ta godasse… Grouille-toi de rattraper les autres !… Je sais pas ce qu’ils ont aujourd’hui… En tout cas on peut pas dire toute cette histoire ça nous a foutus dans une belle merde… Et on n’est pas près d’en sortir… Eux non plus d’ailleurs… Parce que je te dis pas dans quel état ils vont nous les renvoyer de là-bas… Des gamins pour te les pourrir il y a rien de tel que la taule… Ca t’en fait des délinquants - des vrais - en deux temps trois mouvements… De toute façon dès le début c’était mal emmanché tout ça… Tu veux que je t’aide, Capelli ?… Jamais ça aurait dû prendre des proportions pareilles… Jamais… Seulement les gendarmes ils avaient tout intérêt à monter ça en épingle… Ca tombait à pic pour eux après les cambriolages de Mars… Qu’ils ont pas été fichus d’en attraper un… Qu’ils s’y sont tellement bien pris qu’ils ont fait rigoler tout le monde… Et qu’ils se sont fait joyeusement souffler dans les bronches en haut lieu à ce qu’il paraît… Alors cette histoire c’était l’occasion rêvée de se rattraper à bon compte… Avec des gamins c’est sans risque… Ils peuvent jouer les Rambos tant qu’ils veulent… Et que je te gonfle tout ça tant que je peux… Et que je te torche un rapport que le juge il en a pas dormi pendant trois jours… Alors forcément… Ca va pas Capelli ?… Bon, allez, cette fois ça suffit les gars… On rentre aux vestiaires… Y en a marre…

 

 

- Oui… Oui… En troisième déjà elle courait… Et pas qu’un peu… Toutes ses copines le disent… Et cette année c’est quatre petits amis - quatre, rien que ça ! - qu’elle a trouvé moyen d’avoir à la file les uns derrière les autres… Et ça couchait !… Alors c’est pas pour les défendre, mais les garçons forcément quand ils voient ça ils se font leur petite idée… Ils se disent qu’après tout pourquoi pas eux ?… Faut les comprendre aussi… Et puis, entre nous, faut quand même reconnaître que quand on accepte de suivre une tripotée de garçons dans un hangar désaffecté on sait quand même à quoi on s’expose, non ?…

 

 

- Lamentable… Lamentable… Le pauvre gamin c’était vraiment le dernier à être taillé pour une histoire pareille !… Et c’est justement sur lui - allez savoir pourquoi ! - qu’on s’acharne tant qu’on peut… Qu’on a mis à part comme un pestiféré… Qu’on a envoyé là-bas loin de tout et de tout le monde… Qu’on a tout fait pour empêcher sa mère de le voir… Il a fallu qu’elle fasse des pieds et des mains la pauvre femme… Il manquait toujours quelque chose… un papier… une autorisation… Et quand elle y est enfin arrivée… ça a été pour le trouver dans un état !… Il s’est effondré dans ses bras… Ils ont sangloté tous les deux en chœur pendant toute la durée de la visite.. Et quand ça a été fini, qu’il a compris que c’était fini, qu’ils ont voulu le ramener dans sa cellule, il s’est débattu comme un beau diable… Il s’accrochait à tout, à la chaise, à la tablette, à la veste du gardien… Il hurlait : - Maman !… Maman !… Me laisse pas !… S’il te plaît !… Au secours !… Il a fallu qu’ils s’y mettent à trois pour l’emmener… Il lançait des coups de pied, des coups de poing, il mordait… C’était quelque chose d’épouvantable… Inutile de vous dire dans quel état elle est rentrée…

 

 

- M’en parlez pas !… Ah non, m’en parlez pas !… Trois nuits que j’en dors pas… Deux points !… Et dire que si on l’avait tentée à la main cette pénalité on serait passés… Parce qu’ils étaient complètement cuits en face… On serait rentrés comme dans du beurre… La mauvaise inspiration… Juste au moment où il fallait pas… C’est pour les gosses surtout que c’est malheureux… Ils y croyaient tellement… Et puis cette victoire ils voulaient la dédier à leurs copains là-bas, bouclés sans même pouvoir voir ça… Sans que personne sache au juste jusqu’à quand… Et quand on pense que pendant ce temps-là l’autre se pavane tranquillement en ville… On l’a jamais tant vue…  Tous les prétextes lui sont bons… Quand on occupe comme ça le devant de la scène il faut en profiter jusqu’au bout, hein ?!… Ce serait quand même trop bête… Elle a même eu le culot de se pointer à la piscine comme si de rien n’était… Avec son petit maillot qui lui moulait le minou… Mais quand ils l’ont vue les gars ils ont quand même trouvé que trop c’était trop… - Toi, tu passes pas… T’es la dernière à pouvoir mettre les pieds ici… Elle a filé sans demander son reste… Il y a des limites à tout quand même…

 

 

- Il suffirait juste qu’il la retire sa plainte, le breton, pour que tout s’arrête, pour qu’on en reste là… Mais il veut rien entendre… Une vraie tête de cochon… Pourtant on s’en est donné du mal !… D’abord Le Gallec et Minard qui sont allés le voir… Et puis Tiron avec Madame Boin… Ils ont tout essayé… Tout… Il y a rien à faire… La foufounette de sa gamine c’est sacré… A croire qu’il est le seul à pas savoir qu’elle avait déjà allègrement servi… Et que là où ils sont passés c’était un vrai boulevard… Les gamins ils peuvent bien rester à moisir en taule il en a rien à foutre… Parce que franchement maintenant ça change quoi ?… Ce qui est fait est fait… On reviendra pas en arrière… Alors à quoi ça rime cet acharnement, vous pouvez me dire ?… Parce que… ils ont fait une connerie… Bon… Ils ont fait une connerie… Même si on saura jamais ce qui s’est vraiment passé… Une connerie qui va leur coller à la peau… Pour remonter la pente ça va pas être simple pour eux maintenant, vous pouvez me croire… Et si personne leur tend la main ils en feront d’autres des conneries quand ils sortiront… A la pelle… A se demander si c’est pas ce qu’on cherche, si c’est pas ce qu’on veut… les enfoncer pour les enfoncer… jusqu’au fond… pour être bien sûrs qu’ils pourront pas sortir la tête de l’eau… Ou à se demander s’il n’y a pas du vrai finalement dans ce que les gens commencent à raconter… Que ce breton s’il est venu jusqu’ici c’était pas sans raison… Les dettes lui couraient après… Et vite… Alors cette histoire en fin de compte ça tombe plutôt bien pour lui… Il va pouvoir se refaire une santé à coups de dommages et intérêts… Des sommes énormes il réclame à ce qu’il paraît… Alors c’est sûrement pas maintenant qu’il va lâcher le morceau… D’ailleurs si ça tombe… si ça tombe… dès le début ils ont tout manigancé…

 

 

- Tiens, regarde-moi ça… V’là que ça repasse… Ca va avoir inventé quoi cette fois-ci comme prétexte ?… Non, mais vise-moi un peu comment le falzar te lui rentre dans la raie… Et après ça ira se plaindre… Ca va où ?… Ah, à la pharmacie… Non… Ca passe devant… Chez Millard… Oui, chez Millard… Ca avait oublié le pain… Ca pourra toujours se le mettre au four si la queue leu leu a pas suffi… Eh, mais c’est que ça va repasser par ici en plus… Ca nous cherche… Ca nous nargue… T’as vu comment ça regarde par en dessous, sans en avoir l’air, l’effet que ça fait ?… On va lui montrer l’effet que ça fait… Qu’est-ce tu fous là, toi ?… Tu crois qu’on le voit pas ton petit manège à passer et repasser tant que tu peux ?… Tu l’as pas assez foutu ton bordel ici ?… Ca te suffit pas les mecs en taule à cause de toi ?… C’est ça, dégage !… Et reviens pas traîner par là, sale petite pute !…

 

 

- Vous savez quoi ?… Ils sont partis…

- Qui ça ?

- L’autre breton et sa petite allumeuse… Partis comme des voleurs… Tout est fermé là-haut et c’est en vente…

- Faut croire qu’ils avaient la conscience tranquille pour filer comme ça… Bon vent en tout cas !… Des gens comme ça qu’ils restent mettre la pagaille chez eux et qu’ils viennent pas la foutre chez les autres…

Par François - Publié dans : Scènes de la vie de province
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Jeudi 14 juin 4 14 /06 /Juin 08:48

U N E     V I E     B I E N     R E M P L I E

 

 

 

     Le premier vrai plaisir de Monsieur Serne, le matin, au réveil, c’est d’avoir toute sa journée là, immobile, devant lui. Il ne la laisse pas commencer tout de suite : il la reconnaît et la vit d’abord, avec volupté, jusque dans le moindre de ses détails. Monsieur Serne pense que c’est ce qui fait le charme de la vie. Et monsieur Serne aime la vie. Monsieur Serne aime sa vie.

 

 

     Puis, à sept heures précises, Monsieur Serne descend chercher le journal. Il sait qui il rencontrera et où, avec qui il dira quoi. C’est le premier acte de sa journée, celui qui la fonde. La veille, il a préparé sa monnaie. Il la pose en tas sur le comptoir, il échange rituellement quelques mots - toujours les mêmes - avec Lucien. Il replie le journal le titre vers l’intérieur, pour n’être pas tenté d’y jeter un coup d’œil avant d’être rentré. Monsieur Serne aime le cérémonial dont il entoure la lecture du journal. Il ne supporte pas ceux qui le troublent. Ceux qui vous abordent la mine gourmande : vous connaissez la nouvelle ?… Ils le savent : avec lui il y a longtemps qu’ils ne s’y frottent plus…

 

 

     C’est devant l’étude qu’il rencontre le vieux père Guizeau… Il lui demande des nouvelles de sa belle-sœur, celle qui a les reins malades… Un peu plus loin, à hauteur du café Trappe, il croise Félicie qui monte prendre son service à la mairie. C’est la preuve que tout est normal, que la vie suit son cours. Que le reste de l’univers aussi est en ordre. C’est sur les petites choses qu’on juge les grandes. Monsieur Serne n’aime pas, au cours de son périple matinal, se heuter à l’imprévu. Il n’aime pas les gens qui ne sont pas à leur place. S’il rencontre quelqu’un d’un autre moment de la journée il éprouve aussitôt à son égard un certain agacement : c’est que la vie de l’autre est troublée, ne se déroule plus selon son rythme propre… C’est que quelque chose la perturbe, c’est qu’il accepte qu’elle soit perturbée ou - pire - qu’il la perturbe lui-même… Monsieur Serne fait toujours sentir que cette incongruité le dérange. Il salue sèchement, il prend ses distances…

 

 

     Une fois rentré chez lui Monsieur Serne déjeune… Puis, il déploie le journal. Il ne s’arrête ni aux titres de la première page ni aux grandes nouvelles régionales de la seconde. Non. Il va tout droit à la rubrique nécrologique. Il la parcourt d’abord très vite comme pour s’en imprégner. Si son œil rencontre un nom connu il s’y fixe aussitôt. Parfois c’était prévisible, attendu. Monsieur Serne dit : « C’est une délivrance !» à voix haute. Mais ce peut être aussi une véritable surprise. Monsieur Serne accuse le coup. Il lui faut le temps de s’habituer, de saisir toutes les implications. Il relit soigneusement, pèse chaque terme, s’efforce de lire entre les lignes. Il soupèse le sens d’un oubli, la modification d’un ordre naturel.

 

 

     Puis, il dresse mentalement la liste - souvent longue - de tous ceux qui auraient tout de même pu lui éviter d’apprendre par le journal - comme tout le monde - ce qu’il était parfaitement en droit d’apprendre par d’autres voies. Monsieur Serne fait intérieurement une grosse colère contre eux, cherche à déterminer les motifs qui les ont guidés et se promet de savoir s’en souvenir à l’occasion. Monsieur Serne relit plusieurs fois l’avis. Il sait qu’il pourra y trouver une foule de choses pourvu qu’il veuille s’en donner la peine. Monsieur Serne sait aussi que c’est la meilleure façon de se trouver en prise directe avec ce qui se passe, de vivre vraiment la vie de sa ville. Les jours où il n’y a rien Monsieur Serne est un peu déçu. Il a beau s’en défendre, il lui manque quelque chose. Il se console en parcourant les autres avis, ceux qui concernent les environs immédiats, dans l’espoir d’y glaner quelque chose. Il rencontre parfois un nom connu, s’efforce de reconstituer un lien familial, s’interroge sur un homonyme.

 

 

     Quand il a terminé la lecture de cette rubrique Monsieur Serne a un peu le sentiment d’avoir tiré l’essentiel de son journal. Il jette, par acquis de conscience, un coup d’œil sur la page locale, puis sur la rubrique sportive. Ensuite il tourne machinalement les pages sans savoir vraiment ce qu’il cherche, sans rien chercher vraiment. Il regarde vaguement les grands titres. Le caractère lointain des événements leur donne un aspect irréel, insaisissable. Ce qu’on vit tous les jours n’a pas grand chose à voir avec ce qui se passe là-haut, qui demeure tout à fait étranger, une autre vie, d’autres façons de penser qu’on n’a pas vraiment envie de connaître.

 

 

     Ensuite Monsieur Serne fait sa toilette. Il se rase, il prend tout son temps. C’est un moment qu’il peut vivre sans y penser, sans y prêter la moindre attention. Il laisse son esprit vagabonder, se poser où il veut. Il envisage les heures qui viennent, les plaisirs qu’il en tirera : du nouveau aussi, peut-être, mais en petites quantités faciles à digérer, à assimiler sur la toile de fond d’un quotidien parfaitement connu, élucidé, auquel on peut se fier - gens, choses, lieux - sans courir le risque de se tromper.

 

 

     A 9 heures Monsieur Serne sort de chez lui. Il remonte jusqu’au café Brule, il en pousse la porte. Il y a beaucoup plus dans ce geste - il en a bien conscience - que ce qu’il paraît contenir. C’est tout un ensemble de relations qu’il met en mouvement. Comme un signe de la normalité des choses, d’une existence qui a ses racines, son assise. Il salue l’un d’une bourrade, l’autre d’une plaisanterie        - code entre eux qui participe de leur relation -… Ils savent bien qu’ils disent les uns pour les autres l’état normal de l’existence. Ce qui s’est passé depuis la veille c’est là qu’il l’apprend. Rien ne pourra lui échapper de ce qui est important. Monsieur Serne s’intéresse aux autres, à leur vie, à ce qui leur arrive. Monsieur Serne ne comprend pas l’indifférence, ne comprend pas ces gens - il en connaît - qui traversent l’existence uniquement préoccupés d’eux-mêmes, autour desquels l’univers pourrait bien s’effondrer sans qu’ils lèvent seulement le petit doigt pour secourir leur prochain. Il ne comprend pas comment on peut vivre quelque part sans s’intéresser aux autres, sans chercher à savoir ce qu’ils sont. Monsieur Serne aime la chaleur du café. Monsieur Serne s’y sent vivre. Il y a ses meilleurs souvenirs. On peut tout apprendre au café. Tout. Monsieur Serne aime le récit des petits faits, ceux qui composent la trame de la vie quotidienne, ceux qui permettent d’avoir un éclairage différent sur les autres. Monsieur Serne aime collectionner les petits faits. Il sait bien qu’on ne peut pas dissimuler durablement ce qu’on est. Qu’on ne peut pas faire taire sa nature. Qu’un comportement ne cesse jamais de se dire dès lors qu’on a su le remarquer…

 

 

     Vers 10 heures Monsieur Serne trouve un prétexte quelconque. C’est à peu près l’heure à laquelle Monsieur le curé affiche les avis d’obsèques sur le panneau devant le presbytère. Monsieur Serne remonte la rue principale. Pour se donner une contenance il fait mine de s’intéresser aux derniers arrivages du primeur ou à la vitrine d’appareils ménagers. Il attend que monsieur le curé ait punaisé les petits cartons blancs, qu’il ait refermé la porte sur lui. Il s’approche négligemment, l’air faussement distrait. Le plus souvent ce sont les mêmes, ceux qu’il a déjà lus dans le journal, mais quelquefois le mort est mort trop tard pour pouvoir être dans le journal. Monsieur Serne éprouve un sentiment délicieux, le sentiment de faire partie du très petit nombre de ceux qui savent. Il voudrait bien pouvoir redescendre la rue lentement, posément, mais c’est plus fort que lui : il accélère le pas : à peine salue-t-il ceux qu’il rencontre. Il pousse pour la seconde fois la porte du café Brule, l’air important, la mine gourmande : « Vous savez quoi ? »…

Par François - Publié dans : Scènes de la vie de province
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