Lundi 28 juillet 1 28 /07 /Juil 06:49

Dimanche 12 Février 2034

 

Depuis le début des « événements » on n’avait encore pas vu le moindre reportage détaillé sur la vie que mènent les hommes dans les centres. Pourquoi ? Mystère. Sans doute avait-on de bonnes raisons en haut lieu. Qu’on n’a pas jugé bon de nous communiquer. Mais, depuis hier, brusquement, ils fleurissent un peu partout. On nous fait tout visiter jusque dans les moindres recoins. Dans l’immense majorité des cas ce sont des maisons de retraite – ou de petites structures hospitalières – qui ont été reconverties à la hâte. Les « pensionnaires » y disposent le plus souvent d’une chambre individuelle, se retrouvent, s’ils le souhaitent, au réfectoire pour prendre leurs repas en commun ou au salon pour jouer aux cartes, regarder la télévision ou feuilleter des revues. En réalité ils restent presque tous confinés dans leur chambre et s’évadent sur Internet où ils dialoguent à tour de bras. Ce qu’on peut comprendre : c’est le seul moyen pour eux de garder contact avec le monde extérieur.

 

Il est évidemment hors de question qu’ils mettent le nez dehors. De quelque façon que ce soit. C’est, à ce qu’ils disent quand on les interroge, ce qui leur manque le plus. Pouvoir flâner, le nez au vent, dans les lieux qui leur sont familiers. Se fondre dans la foule. S’étourdir du spectacle de la rue. Aller et venir comme bon leur semble. Où bon leur semble. Etre tout simplement libres.

 

Ils sont prisonniers. Condamnés à la réclusion à durée indéterminée. Et c’est le virus qui fait office de juge d’application des peines. C’est lui qui décidera, au bout du compte, de leur élargissement. Les uns se montrent philosophes… - Il faut attendre… Il finira bien par y avoir une solution… D’autres fanfaronnent… C’est la vie de château… Rien à foutre de toute la journée… Pas de chef qui hurle… Pas de femme qui vous prend la tête… Le rêve… Ah, si ça pouvait durer !… Et puis il y a ceux qui font peine à voir. Et à entendre. Pour qui la situation est à proprement parler insupportable. Qui se laissent tout doucement glisser, par lassitude, ennui et désespoir vers la mort qu’on a voulu leur éviter.

 

 

 

 

Mardi 14 Février 2034

 

Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais c’est impossible. Impossible de nouer le dialogue, sur Internet, avec aucun d’entre eux. Nulle part. Ils sont submergés. Des milliers de filles font la même chose. Pourquoi nous privilégieraient-ils, nous, plutôt que n’importe quelle autre ? Le seul qui nous ait fait l’aumône d’une réponse a été on ne peut plus clair : - Désolé, mes pauvres chéries, mais j’ai 983 demandes en attente. Alors !…

 

Alors, à défaut, on se rabat sur le site du centre de Strasbourg – un immense centre : 1600 pensionnaires – qui diffuse en continu. Des caméras ont été installées dans les salles communes, à la demande des familles et avec l’accord des intéressés. Il suffit de se connecter pour les voir parler, bouger, vivre. On y passe des heures. A tour de rôle ou ensemble. C’est sans aucun intérêt. Ca en a pourtant beaucoup. Parce qu’ils existent. Parce qu’on les voit exister. Il n’y a plus d’hommes. Nulle part. On n’en croise plus. On n’en côtoie plus. Jamais. Les films… Oui, il y a les films. Et on y trouve souvent notre compte. Mais c’est mort. C’est d’avant. Quand tout était autrement.  Et ça laisse un drôle de goût d’amertume dans la bouche. Plus le temps passe et plus ça nous manque de les avoir là, tout simplement, autour de nous. De les savoir là. D’être au milieu d’eux. Même sans les connaître. Même sans leur parler. Alors on les regarde, là, sur l’écran. C’est toujours mieux que rien. Ils sont là. Ils sont vivants.

 

 

 

Vendredi 17 Février 2034

 

Hier soir, sur le coup de 10 heures, on a vu débarquer Iliona… - Vous savez pas ce qui m’arrive, les filles ?… J’ai planté mon ordi… Et faut absolument que je me connecte avec Alex… Elle s’est installée, d’autorité, devant l’écran… - Qu’est-ce que c’est que ça ?… Qu’est-ce que vous faisiez ?… C’est pas vrai que vous en êtes là ?… Eh ben dis donc !… Bon, alors qu’est-ce qu’il fout ce con ?… Ah, le voilà !… Vous pouvez me laisser ?… C’est perso ce qu’on a à se dire tous les deux… On s’est réfugiées toutes les trois dans la chambre de Zanella… - Quelle conne !… Non, mais quelle conne !… Qu’est-ce que vous pariez qu’il est seulement pas en panne son ordi ?… Que c’est juste histoire de venir nous narguer avec son Alex… - Heureusement qu’elle est pas venue habiter avec nous… Je l’aurais pas supportée… - Oui, ben alors là moi non plus… - De toute façon, elle, sa mère elle a les moyens… - Même… même… C’était complètement hors de question…

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Jeudi 24 juillet 4 24 /07 /Juil 06:07

Jeudi 2 Février 2034

 

Il fait exceptionnellement doux pour un mois de Février et on a passé toutes les deux la fin de l’après-midi et la soirée dehors. On a flâné dans les magasins. On a dîné d’un Kebab en déambulant sur les quais. Et puis on a poussé jusqu’à la fondation Montaire. Ils ne sont pas nombreux à y être hébergés. A peine deux cents. Rien à voir avec les grands centres de la périphérie. Trois policières en uniforme étaient postées à l’entrée. Du trottoir d’en face on a longuement contemplé les fenêtres brillamment éclairées… - Qu’est-ce que tu crois qu’ils font là-dedans ?… - Qu’est-ce tu veux qu’ils fassent ?… Ils s’emmerdent… Tu t’emmerderais pas, toi, à leur place ?… Parce qu’à part jouer aux cartes et regarder la télé… - Jamais pouvoir mettre le nez dehors c’est un truc à devenir dingue, ça… - Ils ont pas le choix… S’ils veulent pas crever…

 

On a poursuivi notre promenade… On n’arrivait pas à se décider à rentrer… C’était trop bon de pouvoir flâner comme ça n’importe où, en pleine nuit, à notre rythme, sans se faire importuner tous les dix mètres… - Ca n’a pas que des inconvénients finalement ce virus… On est allé traîner dans le quartier du haut… On en a arpenté encore et encore les trottoirs… - Même rentrer là-dedans maintenant on peut si on veut… - Oui… Parce qu’avant… On l’a fait. Une douzaine de femmes erraient entre les bacs. Elles ne nous ont pas prêté la moindre attention. On a feuilleté des magazines, longuement passé les godes en revue… - T’en as ?… - Ben oui… Oui… Evidemment que j’en ai… Pas toi ?… - Bien sûr que si !… Et pas seulement… D’autres trucs aussi… Et des films… - Des films de mecs entre eux t’as ?… - Bien sûr que j’ai…

 

On est rentrées… - Alors ça les mecs entre eux, moi, c’est un truc, tu peux pas savoir ce que ça me fait… Surtout maintenant… On s’est confortablement installées côte à côte sur le canapé… On a mis en marche… - Qu’est-ce qu’ils sont canon ceux-là en plus !… D’habitude dans ce genre de film les acteurs… Ils sont entrés très vite dans le vif du sujet… - Tu crois qu’ils se le font les types là-bas ?… Oui… Evidemment qu’il y en a qui se le font… Ils ont pas le choix… Et peut-être même en ce moment, là, pendant qu’on regarde… C’est comme si c’était eux… C’est eux… Oh, j’ai envie… J’ai trop envie… - Moi aussi… On lui a laissé libre cours à notre envie. Nos genoux n’ont pas cessé de se toucher. Tout du long. On a eu notre plaisir en même temps.

 

 

 

 

Lundi 6 Février

 

Iliona est furieuse. Elle avait retrouvé l’un de ses nombreux « ex » ( le seul apparemment qui ait survécu ) et escomptait bien profiter d’une réglementation qui semblait devoir s’assouplir pour aller le voir à Lyon. Jusqu’à présent en effet seules les mères, les grands mères, les filles, les soeurs et les compagnes « officielles » pouvaient obtenir des autorisations de visite. A raison de deux par semaine. Et devaient respecter des consignes de sécurité très strictes : douche obligatoire avec un gel spécial, séjour en sas de stérilisation et port de la combinaison fournie par l’établissement. Mais, depuis quelque temps, des voix de plus en plus nombreuses s’élevaient pour réclamer l’extension de ces autorisations à d’autres qu’aux proches. On faisait remarquer à juste titre que certains hommes, parce que célibataires et orphelins, n’en recevaient jamais, que tous avaient des amies, des collègues de travail, tout un réseau de connaissances avec lesquelles ils entretenaient auparavant des relations dont ils sont arbitrairement privés au moment même où ils en auraient psychologiquement le plus besoin. Nos gouvernantes, de leur côté, faisaient valoir que, si on prenait des dispositions plus libérales, ce sont des centaines de milliers de femmes qui viendraient se presser aux portes des différents centres, ce qui poserait quantité de problèmes, notamment de sécurité, et qu’il était de leur devoir de ne pas exposer les hommes à des risques inconsidérés. On a proposé d’opérer une sélection . Oui, mais selon quels critères ? Pourquoi favoriser celles-ci plutôt que celles-là ? Les sociologues, psychologues et autres spécialistes s’étaient mis de la partie. Elles assuraient que la situation actuelle, si elle devait perdurer, pourrait provoquer à terme une scission sociale définitive, que le clivage entre les univers masculin et féminin risquerait de devenir irréversible. Il y a eu des débats particulièrement houleux. Iliona était convaincue qu’on allait trancher dans son sens… - C’est obligé ! Il y a des élections l’année prochaine. Elles vont pas vouloir se mettre tout le monde à dos… La décision vient de tomber. Dans un premier temps, seules les tantes et les nièces seront autorisées à rendre visite à leurs oncles et neveux et la question sera reconsidérée d’ici quelques semaines… - Les connes !… Juste au moment où je venais de le retrouver Alex… Elles me le paieront…

 

 

 

 

 

 

 

Jeudi 9 Février 2034

 

Zanella et sa mère, Valentine, se sont, elles aussi, installées. J’appréhendais un peu, mais en fait ça se passe plutôt bien. On commence déjà à trouver notre vitesse de croisière. Tout le monde met la main à la pâte. Il règne une excellente entente et personne n’empiète sur le territoire de personne. Valentine nous mitonne de délicieux petits plats à l’ancienne et on reste longtemps à bavarder toutes les quatre à table avant de regagner chacune ses pénates. Je m’attarde à l’ordi. Monelle m’y rejoint quelquefois. Ou Zanella. Ou toutes les deux. Jusqu’à ce que le sommeil nous terrasse.

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Mardi 22 juillet 2 22 /07 /Juil 14:49

Jeudi 26 Janvier 2034

 

Je me retrouve. Je me reconquiers. Pas à pas. Je m’approprie totalement la maison. J’en habite – j’en investis – chaque pièce l’une après l’autre. Ils n’y sont plus. Ils y sont encore. De moins en moins. Je me sens bien. De mieux en mieux. Je m’occupe de moi. Exclusivement de moi.

 

Il m’a fallu beaucoup de temps pour enfin me l’avouer. Et pour finir par l’accepter. C’était trop insupportable. Trop culpabilisant. Trop monstrueux. Mais, depuis la mort de Kerwan, je me sens libérée. Je respire. Voilà, c’est dit. J’étouffais avec lui. Je ne l’incrimine pas. J’en suis au moins aussi responsable que lui. Je me prêtais au jeu. Je collais au plus près à l’image de celle que je croyais qu’il voulait que je sois. Je me gauchissais, j’étais constamment sur le qui-vive : ce que je disais, ce que je faisais il allait en penser quoi ? Est-ce que ça n’allait pas me faire perdre son amour ? J’étais prête à tous les renoncements, à toutes les bassesses, à toutes les compromissions pour le conserver. Pour qu’il m’aime. Pour qu’il ne cesse pas de m’aimer. Et c’est moi qui ai cessé d’exister. Est-ce que c’est ça aimer ? N’être plus rien. Laisser l’autre être tout. Est-ce que je l’ai jamais aimé finalement ? Et lui, est-ce qu’il m’a vraiment aimée ?

 

- Ce qui est sûr en tout cas c’est qu’il aurait fini par te larguer… Monelle en est convaincue… - Ben oui !… A force de te gommer complètement comme ça t’aurais plus eu aucun intérêt pour lui. Trop transparente. Trop prévisible. Chiante. Dans le cas contraire aussi d’ailleurs : si t’avais affirmé ta personnalité, si tu t’étais pas laissé marcher sur les pieds, t’aurais été une emmerdeuse, une chieuse. Allez, hop, dehors pareil!… De toute façon un couple c’est forcé de se casser la gueule. Tôt ou tard. Suffit de regarder autour de soi. Ou alors si ça tient c’est rafistolé de partout et au moindre courant d’air tu peux être tranquille que tout va se retrouver par terre. L’amour ?… Tu parles !… Comment on se fait avoir avec ça. Ca existe pas. Ca a jamais existé. On l’a inventé de toutes pièces parce que c’était pas assez noble le sexe, pas assez pur. On valait mieux que ça nous les humains en Occident. On n’était pas des animaux. Alors il fallait bien trouver quelque chose pour le désinfecter le sexe. Pour le rendre propre. Et pas seulement ça. Puisque notre organisation sociale – il en existe d’autres et on peut en imaginer encore d’autres – s’est établie sur le partage équitable des femelles – à chacun la sienne – c’était la solution pour que les mâles n’aillent pas lorgner sans arrêt dans le pré du voisin et pour que nous, les femmes, on se sente attachées à notre propriétaire comme la chèvre à son piquet. Belle trouvaille l’amour ! Unique. Irremplaçable. Eternel. Unique ?… On a toutes été amoureuses des dizaines de fois… Eternel… Les trois quarts du temps ça dure à peine six mois. Et on y retourne tête baissée à la première occasion. Parce qu’on a été conditionnées à ça. Depuis des siècles. Depuis toutes petites. Ca fausse tout l’amour. Ca rend faux. Une relation vraie ça existe que si t’attends rien de l’autre et qu’il attend rien de toi…

 

Elle a peut-être raison. Elle a peut-être tort. Ou les deux à la fois. De toute façon maintenant ça n’a plus beaucoup d’importance. Dans les circonstances actuelles la question ne se pose pas. Ne peut pas se poser. Et je préfère croire qu’elle a raison. C’est plus rassurant. Moins désespérant.

 

 

 

 

Samedi 28 Janvier 2034

 

Mon père avait pris des dispositions pour que ses enfants ne manquent de rien au cas où il lui arriverait quelque chose. Et, normalement, je devrais toucher une coquette rente mensuelle qui me mettrait largement à l’abri du besoin au moins jusqu’à ce que j’aie fini mes études. Normalement… Parce que… on est des millions de femmes dont les pères ou les maris avaient pris leurs dispositions et les compagnies d’assurance sont dans l’incapacité absolue de faire face. Elles font valoir des circonstances exceptionnelles – c’est effectivement une clause mentionnée dans le contrat, en toutes petites lettres, au milieu de la sixième page des conditions générales -  et ne me verseront, chaque mois, qu’une somme dérisoire. L’Etat compte faire un geste dont la portée sera – il ne s’en est pas caché – très limitée. Et… je ne vois pas comment je vais pouvoir m’en sortir. Vendre la maison ? Ce serait un crève-cœur et puis je n’en tirerais pas grand chose : il y en a des milliers en ce moment sur un marché qui, vu les circonstances, s’est complètement effondré.

 

( 19 heures )

 

Zanella a hoché la tête… - Et encore t’es pas parmi les plus à plaindre… On était au café toutes les deux. On attendait les autres… - Parce que – garde ça pour toi, hein ! – , mais ma mère et moi on est loin de manger à notre faim tous les jours. Et pourtant elle gagne bien sa vie… Seulement quand on a payé le loyer et le chauffage… Sans compter l’eau qu’arrête pas d’augmenter… Je sais pas ce qu’on va devenir… Et on n’est pas les seules… Non… La seule solution, c’est la colocation… On s’installe à plusieurs et on partage tous les frais… On y pense, ma mère et moi… Seulement encore faut-il être sûr qu’on va s’entendre… Parce que si c’est pour se prendre la tête au bout de huit jours…

 

 

 

 

Mardi 31 Janvier

 

Monelle a tout de suite accepté… - Même si – tout est relatif – je m’en sors encore à peu près bien – pour le moment ! – je suis quand même un peu à l’étroit là-bas… Et puis plutôt que de rester chacune dans son coin… - Tu peux pas savoir ce que je m’en veux de pas y avoir pensé plus tôt… - On est toutes si chamboulées ces derniers temps… - Oui… Et puis laisser la maison en l’état sans rien bouger sans rien changer c’était un peu comme si je les attendais, comme s’ils pouvaient encore revenir… Comme si tout pouvait redevenir comme avant… Tu comprends ?… - Tu vas faire quoi pour ta copine et sa mère ?… - Je sais pas… Il y a quatre chambres… Dans un sens tout le monde y trouverait financièrement son compte et dans un autre j’ai peur d’être envahie… - C’est quel genre de fille ?… - Oh, bien… Le courant passe bien avec elle… Sa mère aussi… Je la connais un peu… Elle est pas chiante… Non, c’est pas ça le problème… - D’après ce que tu m’as dit de ta situation de toute façon un jour ou l’autre il va falloir que t’y passes… Autant que ce soit maintenant avec elles – que tu connais – que dans six mois avec n’importe qui parce qu’elles auront pris d’autres dispositions…

 

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Dimanche 13 juillet 7 13 /07 /Juil 20:18

Dimanche 22 Janvier 2034

 

Ce sont les excréments des insectes – on le sait désormais de façon absolument certaine – qui constituent le vecteur de la contamination. Le virus est si agressif qu’il suffit qu’une mouche, par exemple, ait déféqué sur un aliment quelconque pour que celui qui l’a ingéré soit inexorablement touché. On comprend mieux dès lors l’ampleur de l’épidémie qui a vraiment pris corps cet été et explosé à la fin de l’automne après de longues et sournoises semaines d’incubation: les facteurs de risque sont partout et on y était d’autant plus exposé qu’on les ignorait. Il se confirme que, pour des raisons encore mal élucidées, les femmes ne sont jamais atteintes.

 

Les conséquences – entre autres – de tout ça, c’est qu’on n’est pas près de voir revenir les hommes, du moins ce qu’il en reste, parmi nous. Les autorités ont été très claires à ce sujet: tant que le virus n’aura pas été totalement éradiqué ils seront maintenus en milieu protégé. C’est une question de vie ou de mort pour eux. Comment en effet, si on les rendait à la vie courante, pourrait-on assurer efficacement leur sécurité ? Les insectes sont partout et, le voudrait-on, qu’on ne pourrait matériellement réussir à les exterminer tous. Conditionner les aliments de façon à ce qu’ils ne présentent aucun danger ? Faire en sorte que les repas soient pris dans des conditions de sécurité maximum ? Des circonstances imprévues, l’attention qui se relâche quelques instants et c’est l’incident majeur. Et il n’y a pas que les aliments. Tout objet qui aura été en contact avec un insecte sera potentiellement dangereux. On le touche, on porte machinalement son doigt à la bouche et c’est fait. La menace est partout et il n’y a, à l’évidence, pas d’autre solution pour le moment que de les confiner dans des lieux où toutes les précautions sont prises et où il exclu que des insectes puissent pénétrer. Jusqu’à ce qu’un vaccin ait été trouvé. Dans combien de temps ? Là-dessus les avis divergent considérablement. Les plus optimistes des scientifiques parlent de deux ans, les plus pessimistes de 15 ou 20. En réalité personne n’en sait probablement rien. La vie va devoir s’organiser sans eux. Elle s’organise déjà sans eux. Et force est de se dire qu’au fond ils ne nous étaient pas si indispensables que ça. Que, tout compte fait, on s’en passe très bien. Pour tout. Ou à peu près tout.

 

C’est aussi l’avis de Monelle… - Ben oui, oui… C’est évident. On est aussi capables qu’eux. Sinon plus. T’as vu quelque chose de différent, toi, depuis qu’ils sont plus là ? Tout fonctionne comme avant. Les hôpitaux. Les écoles. Les administrations. Les grandes surfaces. Tout est exactement pareil. Sauf qu’ils sont plus là. Qu’on n’en voit plus. Et qu’on vit toutes toutes seules. Ce qui change pas grand chose. On l’était déjà toutes seules. Même celles qu’en avaient un chez elles elles étaient toutes seules pareil. Sauf qu’elles avaient le plaisir de pouvoir faire la bonne le soir quand elles rentraient crevées du boulot. Et ça je sais de quoi je parle. J’ai donné. Non. Le seul truc c’est pour le cul. On les a plus. Mais bon, moi, ça me gêne pas plus que ça au fond. C’est vrai que l’extase dans les bras d’un mec qui sait y faire – surtout s’il est canon – je crache pas dessus. Mais il y a pas que ça. Toute seule aussi je prends mon pied. Et pas qu’un peu ! C’est même beaucoup mieux souvent. A condition d’avoir un tant soit peu d’imagination. Non, ils vont pas vraiment me manquer. Enfin je crois pas. J’en sais rien en fait. Je dis ça maintenant, mais quand ça fera six mois ou un an que j’en aurai pas serré un dans mes bras, que je l’aurai pas eu en moi… Je préfère pas y penser, tiens… Tu viens ?… On va faire un tour ?

 

 

 

Mardi 24 Janvier 2034

 

Il y a des moments où j’ai le sentiment que ça dure depuis des années, qu’il y a bien eu une époque où il y avait des hommes, oui, mais tellement lointaine qu’il faut faire de gros efforts de mémoire pour se la rappeler. Et d’autres au contraire où il me semble que c’était hier. Que tout est encore comme avant. Que c’est moi qui délire. Qui ai tout inventé. Tout est normal. Tout est exactement comme avant.

 

Rien ne sera plus jamais comme avant. Toutes dispositions sont prises, dans tous les domaines – c’est chaque jour un peu plus évident – comme s’ils ne devaient jamais revenir. Ils ne reviendront pas. Pas tout de suite en tout cas. Et on le sait en « haut lieu ». On sait que ce sera long. Très long. Même si on ne le dit pas. Même si on préfère laisser croire que la découverte d’un vaccin est imminente. Et on peut le comprendre. Ils ont des familles ces types, des mères, des sœurs, parfois des épouses et des filles qui vivent dans l’espoir de les voir rentrer à la maison aussi rapidement que possible. Est-ce qu’on peut leur annoncer froidement qu’il n’y faut pas compter avant des années ? Et eux ? Même s’ils disposent de tout le confort, s’ils sont – les reportages en témoignent – comme des coqs en pâte – ils ne peuvent pas aller et venir à leur guise. Ils sont ni plus ni moins en prison. On peut au moins leur laisser espérer qu’ils y resteront le moins longtemps possible.

 

Combien de temps ? Toute la question est là. Zanella est persuadée, pour l’avoir lu quelque part sur Internet, qu’il y en a au moins pour vingt ou trente ans… - Au moins, oui… C’est un virus qui n’a rien à voir avec ceux qu’on connaît déjà, dont la structure et le comportement laissent les scientifiques perplexes… Alors le temps qu’ils trouvent, s’ils trouvent, on aura la cinquantaine bien sonnée et encore quelques belles années devant nous pour nous épanouir sexuellement… Ce qui met Iliona dans des rages folles… - N’importe quoi… Vous dites n’importe quoi… Avant la fin de l’année elles auront trouvé… Moi aussi je l’ai lu… Et c’est une prof de biologie qui l’a écrit… Alors !… Iliona n’a jamais vécu que dans, par et pour le regard des hommes. Pour qu’ils la trouvent belle. Pour qu’ils l’admirent. Pour qu’ils la désirent. Sans eux elle n’est plus rien. Et la perspective de devoir vivre sans leurs regards sur elle lui est à proprement parler insupportable. Quant à Xadine elle reste obstinément muette sur le sujet, mais prend l’air entendu de qui sait bien des choses qu’il est inutile d’essayer de nous communiquer  parce qu’on serait de toute façon hors d’état de les comprendre…  

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Jeudi 10 juillet 4 10 /07 /Juil 06:16

Lundi 16 Janvier 2034

 

Il reste très exactement – ce sont les chiffres officiels – 118723 survivants de sexe masculin en France. Mis à l’abri dans des conditions maximum de sécurité sanitaire. C’est – paraît-il – pire encore à l’étranger. En Allemagne, par exemple, ils seraient moins de trente mille. Seule l’Angleterre, sans doute en raison de sa position insulaire, tirerait son épingle du jeu avec près d’un million de survivants. Tout le monde est sous le choc. Voilà une réalité avec laquelle il va falloir apprendre à vivre et qui va bouleverser de fond en comble notre mode d’existence. Parce qu’à supposer que tout danger soit écarté et qu’on les « libère » rapidement 120.000 hommes ( arrondissons ) pour 40 millions de femmes ça fait ( on a calculé ) un homme pour 333 femmes. A ce que prétend Iliona ce ne serait pas pour lui déplaire… – Oui. Parce que plus il y a de concurrence et plus ça te donne envie que ce soit toi qu’on choisisse. De tout faire pour. De sortir le grand jeu. Et si tu y arrives, alors là si tu y arrives comment c’est jouissif! Et on la choisirait elle. En priorité. Elle n’en doute pas une seule seconde. Vivre seule ne poserait pas le moindre problème à Zanella… - Au contraire ! Parce qu’un supporter un toute la journée à la maison ! Et puis le jour où t’as envie de t’éclater, même qu’ils soient pas nombreux, t’en trouveras toujours un qui demandera pas mieux que de te rendre service. Quant à Xadine son gourou slovène prône la polygamie. Du coup elle aussi… Haut et fort… - C’est la seule solution. Vous en voyez une autre ? - Des harems de 133 femmes ? Il aurait intérêt à assurer le type… - Et même qu’il assure on n’y aurait pas droit souvent. On en a plaisanté. On en plaisante. Il n’empêche que pour le moment tout le monde est dans l’urgence. Nos gouvernantes aussi. Nos gouvernantes surtout. Mais le problème va bien finir par se poser : comment gérer un tel déséquilibre entre la population féminine et la population masculine ?

 

 

 

 

Jeudi 19 Janvier 2034

 

J’ai craqué. J’étais allé errer comme tous les soirs, sans but, par les rues. Au retour je m’étais couchée, ivre de fatigue, dans les bras de Kerwan, mon bel amour mort. Mort. Et ça a été comme si je réalisais pour la première fois. Mort. Kerwan. Plus jamais. Mort. Je me suis relevée. Il fallait que je voie quelqu’un, que je parle à quelqu’un. De vivant. Monelle. Forcément Monelle. – Allo… Je te dérange pas ? – Non. Bien sûr que non. Qu’est-ce qui t’arrive ?… - Je sais pas. L’angoisse d’un seul coup. La panique… - T’es pas la seule en ce moment, tu sais… Vu les circonstances… Mais viens ! Passe !…  - Tu bosses de bonne heure demain matin… - Viens !… Je t’attends… On se regardera un film… Ca nous changera les idées… Moi aussi j’en ai besoin

 

- Je nous mets quoi ?… - N’importe… Ce que tu veux… - Celui-là alors… Une dizaine d’hommes, musclés et merveilleusement beaux, perdus au fin fond d’une forêt tropicale, aux prises avec une multitude de dangers auxquels ils finissaient toujours, au bout du compte, par miraculeusement échapper. – Tu te rends compte ?… Tu te rends compte qu’il y a plus que là qu’on peut en voir maintenant des types ?… Seulement dans les films… Ca fait chier tout ça… Ca fait vraiment chier… Bon, mais faudrait peut-être que je me couche sinon demain matin… Tu veux rester ?… Parce que toute seule là-bas dans cette grande maison tu vas broyer du noir toute la nuit, c’est couru… Allez, reste !…

 

- Comme quand on avait douze ans… Tu te rappelles quelle fête c’était quand on avait l’autorisation d’aller dormir l’une chez l’autre ?… On passait la moitié de la nuit à bavarder… Mais là va falloir être raisonnables… Parce que je te dis pas la journée qui m’attend demain… Elle ne s’est pourtant pas endormie tout de suite. Elle s’est agitée, tournée, retournée. Et puis son souffle s’est fait court. Un clapotis. Des halètements. Tout un tumulte. Et moi aussi. Avec les hommes de tout à l’heure en toile de fond. C’est venu vite. Tempétueux. Ravageur. Ca m’a déposée apaisée et sereine – heureuse – sur le rebord de la nuit.

 

Il y avait longtemps. Si longtemps. Avant c’était tous les jours. Plusieurs fois par jour. Et puis il y a eu Kerwan et ça s’est complètement arrêté. C’aurait été comme le tromper. En pire. Parce que ça aurait été le tromper avec moi. Même après quand il n’a plus été là. Hier soir Kerwan est vraiment mort.

 

 

 

 

( 21 heures )

 

Monelle m’a appelée à midi… - Tu dormais comme un bébé ce matin quand je suis partie… Ca va mieux ?… Oui ?… Oui, ça détend, hein !… De toute façon, qu’on le veuille ou non, maintenant il nous reste plus que ça… Alors faut faire avec… Mais passe ce soir !… Passe !… Je t’attends…Tu vas pas rester à te morfondre là-bas toute seule…

 

   On ne l’avait jamais fait comme ça l’une à côté de l’autre. C’est la première fois. Et pourtant Dieu sait si on a toujours été libres ensemble toutes les deux !… Déjà gamines on passait des heures à examiner, avec curiosité et force commentaires, comment on était faites. Plus tard, vers 16-17 ans, on se regardait, à leur insu, en pleine action avec nos amoureux. Et on comparait. On les notait. Mais ça jamais. On en parlait pourtant. Parfois très crûment. On aurait eu mille occasions. On ne les a jamais saisies.

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